Vagabond – Franck Bouysse

Vagabond – Franck Bouysse

Territori

Je t’avais dit que je faisais une overdose des livres de Cyril Herry. Je laisse un peu passer l’engouement pour le dernier sorti du fumeur de cigares. Il est sur mon étagère, mais je vais le savourer. Tranquillement. Pour tout te dire, j’ai lu le prologue hier soir, juste le prologue.

Ça tue.

Bon, retrouvé dans un carton de retour, j’ai commandé chez Écorce Éditions le sixième roman de Franck. Je l’appelle Franck. Vu comment je suis dithyrambique sur ses bouquins, on est presque potes.

« Vagabond », donc.

Déjà, en préambule, tu te prends « La nuit je mens » de Bashung. C’est dire.

Pour rien te cacher, j’avais un peu les chocottes. Quand t’as lu « Grossir le ciel », tu te demandes ce que tu vas trouver dans les bouquins précédents.

En même temps, c’est plutôt sympa de voir s’il a toujours écrit comme un artisan horloger suisse (pas le coucou, l’autre), ou si lui aussi, il est passé par la phase moins bien.

Ben non.

Il est pas passé par là.

T’as l’impression qu’il écrit comme ça depuis le cours préparatoire. C’est un peu pénible.

Comme d’hab, je te raconte pas l’histoire.

L’histoire, c’est de la musique. Un homme qui joue de la guitare, pour une femme. Il joue du blues.

T’en écoutes du blues ? Je sais pas, Robert Johnson ? John Lee Hooker ?

Non ? Trouve-toi un disque. Fais comme tu veux. Mais lire Vagabond sans un bluesman en fond sonore, c’est ballot.

Y a des cailloux, des rues sombres un peu, des gens aussi mais pas trop. Un pote, Mitch. Il est sympa. Des bars et des comptoirs. Tu sais, ceux où on te sert sans que t’aies à demander. Tu viens souvent, alors ils te connaissent, et ils te versent ton whisky. T’as l’impression parfois qu’ils ont même gardé ton verre. Qu’ils ont pas jugé utile de le laver.

Je m’égare.

Le mec dont il est question, il se balade dans les rues. Il attend le soir. Parce que le soir, il joue. Il joue pour une femme qui vient le voir.

Il joue aussi pour une autre femme. Celle qui partageait ses nuits avant. Elle, elle s’appelle Alicia.

Elle a l’air d’être belle. Elle a l’air de l’avoir blessé.

En fait, on sait pas vraiment qui a blessé l’autre. C’est toujours pareil dans les histoires d’amour. Y a celui qui fait mal, et y a celui qui met des pansements.

Tu te rends compte, après quelques pages, que les gens, tu les vois pas non plus. Parce que lui, il les voit pas. Il pense à Alicia, puis à une autre femme aussi. Une qu’il a croisée. Une qui lui a fait croire, peut-être, qu’il était vivant encore.

Franck, il t’emmène exactement là où t’avais pas prévu d’aller.

Alors une phrase, prise au hasard, parce que le livre tu l’ouvres ou tu veux, c’est juste des mots qui te brûlent.

Des mots qui te noient. D’autres qui te jouent de la musique.

« Parce que les types comme lui ne raflaient jamais la mise.

Parce que les types comme lui étaient faits pour danser sur un plateau d’ébonite,

poussé par un croupier dont il avait croisé le fils, la veille, dans une église,

se refusant à croire qu’il puisse avoir un père. »

Tu vois ?

Ça tue, non ?

Une autre, mais après tu vas chez Écorce, et tu leur demandes de te l’envoyer.

« Puis les cordes se mirent à vibrer et le Mississippi serpenta entre les tables et l’homme s’installa sur la berge, dans un premier temps ;

là où des fleurs de coton allégeaient un ciel de suie ; »

C’est « Vagabond ». C’est Franck Bouysse.