Sébastien Vidal – Entretien

 

« Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

La folie n’a jamais été une option. Je pense que je suis quelqu’un qui se situe assez loin de cet état-là. En revanche, écrire, je crois que je n’ai pas eu le choix. Ça s’est imposé, une sorte d’évidence. Alors peut-être, si j’y réfléchis, peut-être que si je n’avais pas laissé l’écriture faire son office, je serais devenu fou. Je l’ignore, je suis certain que j’aurais été très malheureux, mais la folie je ne sais pas. Ceci dit, il est possible qu’avoir un grain apporte au style, cette originalité qui accroche le cœur des lecteurs, c’est diablement possible.

« Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

Oui. Enfin presque. Si on excepte le collège (l’endroit où j’ai réellement commencé à écrire, les fameuses « rédacs »), les premiers trucs un peu sortis de nulle part qui ont atterri sur une feuille (oui, je viens de ce temps déjà révolu où on écrivait sur du papier, avec un truc qui s’appelait un stylo), c’était des vers. Je les ai encore, j’en ai relu quelques-uns il n’y a pas longtemps, je suis tombé dessus en faisant du rangement. J’en trouve certains un peu « culcul ». Aujourd’hui je prends un énorme pied à écrire des choses courtes, qui naissent en un quart de seconde d’une émotion. Une image, une photo, un parfum, un son et ça part. Mais je n’appellerais pas ça de la Poésie, j’ai trop de respect pour cette discipline ; parce que je n’ai lu que très peu de poètes et que ce qu’ils m’ont offert dans ces lignes est tellement fabuleux que moi, à côté, tu comprends En revanche j’ai compris que la rime n’est pas obligatoire, ce qui l’est en revanche, c’est l’émotion. Si tu n’es pas capable, d’une manière ou d’une autre, de susciter l’émotion, il vaut mieux ne pas écrire. Je crois qu’il va falloir te contenter de ça.

« Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

Pas vraiment. Bien sûr il faut avoir un petit truc, mais je récuse le fait qu’il provienne d’une source démiurgique. Alors on va dire qu’au départ il y a cette « chose », le talent, le don, la chance, appelle ça comme tu veux. Moi je n’ai pas de nom pour ça. Mais il faut qu’il se passe une quantité d’évènements pour cette « chose » débouche sur un écrit abouti. Il faut avoir beaucoup lu, beaucoup écouté, beaucoup parlé (je sais que ça te rappelle quelque chose hein !), bref, il faut remplir sa caisse de « bricoleur des mots » avec les bons outils. Mais je ne sais plus qui a dit que le talent sans le travail ce n’est qu’un énorme gâchis. Je plussoie cette affirmation.

« Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

L’académisme j’en pense à peu près la même chose que le politiquement correct, c’est-à-dire que, comme le dit un de mes personnages « c’est une pelle de fossoyeur ». Qu’est-ce que ça doit être triste de commettre toujours le même livre. Ça doit être une grande souffrance. Mettre les mots en cage ? Ça reviendrait à mettre la liberté en cage. Abolir l’académisme, s’affranchir de la « raideur », de « la tradition », c’est se donner les moyens de défricher un nouveau territoire, d’explorer un autre lieu, pas forcément un endroit physique. Et si par malchance on se retrouve dans une zone déjà arpentée, c’est au moins de la traverser d’une manière originale. Bref, c’est faire sa proclamation d’indépendance. Indépendance c’est mon mot préféré. De loin.

« Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Décidément, je vais encore décevoir. Chez moi l’écriture n’est pas un combat dont je sors exsangue. Je ne retravaille que peu mon texte. Les rideaux, ils sont dans ma tête. En amont ça ferraille dur. Je cogite, j’essaie de m’ouvrir à la bonne sensation, de créer les conditions favorables au surgissement de « la petite musique ». Les phrases se constituent à ce moment précis, elles peuvent y stationner un peu de temps, il n’y a pas précipitation (heureusement, car je tape à deux doigts). Mais quand ça sort, je veux dire physiquement, ça se dépose sur le clavier et au final, ça ne bouge plus beaucoup. En tout cas, on est loin d’une réécriture, ou de plusieurs versions. Il n’y en a qu’une, celle qui est sortie, ensuite je polis, je passe des couches de vernis, mais pas de grandes manœuvres.

« C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Non, pas tellement. Ma base est étroite, et le truc que je construis depuis des années défie les lois de l’apesanteur. J’ai stoppé mes études à la fin du collège, parce que je m’y emmerdais sec. Les semaines sont interminables quand on n’aime que le français, l’histoire-Géo et le sport. Alors ma base, tu vois la gueule qu’elle a. Je ne peux pas dénigrer ces « ateliers d’écriture », parce que je n’y ai jamais mis les pieds et que donc, je causerais d’un truc que je ne connais pas. Il n’y a que les cons qui font ça, parler de choses inconnues, je veux dire asséner sur de l’inconnu. J’ai juste un peu de mal à y croire. Pas sur les intentions, juste sur le résultat. Si tu as envie d’écrire, ou besoin, il faut juste laisser sortir le flux, le flot des mots et des émotions, toute cette folie, cette violence (parce que oui, c’est violent), il faut ouvrir les vannes en grand, pas besoin d’école ou d’atelier pour faire ça. Pour moi écrire c’est d’abord travailler dans son coin. Seul. Mais on en revient à la question de tout à l’heure, les bases c’est aussi les livres lus, les gens écoutés, notre vocabulaire qu’on exerce un peu plus chaque jour. Évidemment, la Fac, ça ne peut pas faire de mal, mais ce n’est pas obligatoire. Je me considère comme un artiste, dans le sens où ce que je produis, c’est ce qui s’approche au plus près de ce que je veux. Ça plaira ou ça ne plaira pas, peu importe. Mais je me vois aussi comme un artisan, dans le sens où c’est un travail manuel au final, les doigts, ça sort par les doigts. Et tu penses à ton texte comme le menuisier réfléchit à son buffet, à sa chaise. Et ça lui prend la tête des jours et des jours, se jouer des contraintes, changer les règles, s’adapter, trouver une nouvelle forme, inventer un mécanisme. Et ce menuisier, il revient sur son ouvrage, plusieurs fois, jusqu’à ce que ça devienne ce qu’il veut. Et ça ne veut pas forcément dire en faire des tonnes, mettre des fanfreluches, des ornements en veux-tu en voilà. Antoine de Saint-Exupéry, que je tiens très haut, a écrit ceci : il semble que la perfection soit atteinte non pas lorsqu’il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à retrancher ».

« Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? T’en penses quoi ?

Si on parle de notoriété, ça n’existe pas chez les auteurs, sauf une poignée. Et même eux, peuvent se balader sans être reconnus, pour la plupart, et c’est tant mieux. Être publié n’est pas synonyme de célébrité, ce n’est presque jamais le cas. Pour moi l’auteur est indépendant de son œuvre. Ses écrits, on leur fait dire à peu près ce qu’on veut, les pseudos exégètes ne se gênent pas pour ça. Cette question est difficile et j’atteins là mes limites. Je crois qu’on peut faire les deux. Soit être de plain-pied dans l’action, baigner dans la société, être une personne comme les autres qui possèdent juste un « petit » jardin secret plus vraiment secret, ou alors faire un pas de côté et observer le monde tout en conservant un certain contact. Je ne sais pas si c’est un avantage de faire ça, mais c’est un privilège de se foutre du qu’en dira-t-on. Prendre de la distance avec ce truc immonde, là, oui !