Qui a tué mon père – Édouard Louis

Qui a tué mon père – Édouard Louis

Seuil

« La sociologie est un sport de combat »… Tu te souviens de ce livre de Pierre Bourdieu ?

Alors sans doute que la littérature aussi peut être un sport de combat. En tout cas, et en ce qui concerne ce texte, parce que j’ai quand même du mal à appeler ces 80 pages un roman, il en ressort cette impression. Un sport de combat, à quelques kilomètres des romans sociaux chers à Manchette, un texte où les choses sont dites, les hommes cités et nommés, et où les corps broyés sont montrés.

Un texte sur l’amour du fils à son père, cet amour mal dit, souvent pas entendu, mais qui permet pourtant d’exister, même si c’est à travers la haine ou le rejet de l’autre.

Alors aussi l’amour du père à son fils.

Un livre engagé, sans doute, parce que c’est comme ça qu’ils l’appellent, les ceusses qui parlent de la littérature avec des mots que je comprends pas toujours. Un texte qui fait face, qui se hisse sur les barricades de la vie, et qui interpelle ceux qui nous prennent pour des petits sur lesquels ils peuvent marcher, qu’ils peuvent piétiner, sans risque de retour de manivelle.

Même si, parfois, tu as très envie de devenir la manivelle…

Parce que la politique, aujourd’hui, elle bouscule juste ceux qui ne peuvent pas se défendre.

Ça veut dire toi. Ça veut dire moi, aussi, et tous ceux que tu croises tous les jours. Ceux qui font partie de ce peuple qui devrait traverser la rue pour trouver du boulot.

Ce peuple-là.

Ces gens qui décident, un matin, de se jeter par la fenêtre du dixième étage ou de se tirer une balle dans le cerveau. Ceux dont les bien-pensants diront « On n’a rien vu, il avait l’air d’aller bien… Un peu tristounet, mais on se serait jamais douté… »

Ceux-là.

Te parler de l’écriture de ce texte, c’est aller dans une direction que je ne veux pas prendre. Parce que l’écriture est, elle aussi, à quelques kilomètres de ce que j’aime. Pas de jolis mots, ou pas vraiment. Pas de style particulier qui me ferait reconnaître Édouard Louis au milieu d’autres écriveurs. C’est ballot.

C’est ballot, mais c’est finalement sans importance, parce que le sujet de ce brulot est ailleurs.

Il est dans le lien entre l’histoire politique et les corps meurtris par une société qui les rend corvéables à merci. Le lien entre ceux qui accumulent des capitaux qui finissent par ne plus leur servir à rien, mis à part compter, faire quelques additions, parfois des soustractions pour pouvoir additionner encore plus, et ceux qui doivent acheter leur pain, parce qu’ils ont oublié que le pain, ils peuvent le faire eux-mêmes.

D’ailleurs, Édouard Louis l’écrit.

« Je n’ai pas peur de me répéter parce que ce que j’écris, ce que je dis ne répond pas aux exigences de la littérature, mais à celles de la nécessité et de l’urgence, à celle du feu. » 

Un texte sur l’histoire d’un amour que l’auteur a longtemps confondu avec de la détestation, parce que les deux se rejoignent, parce que l’amour est bien souvent sur le fil d’un rasoir et qu’un rien peut le faire basculer juste à côté de la haine.

Sans doute que d’aucuns vont crier au génie, d’autres encore hurler à la lune de la littérature pour pouvoir détester ce garçon qui dit simplement tout haut ce que certains feraient bien d’être capable d’écrire, plutôt que ces phrases au goût de merdouille qui finissent par toutes se ressembler.

Parce que la merdouille, c’est un peu comme la truffe que bouffent ceux qui nous regardent de haut. Quand tu la laisses trop longtemps à côté des œufs dans le frigo, les œufs finissent par sentir la merdouille.

Une fulgurance, malgré, indéniablement, le manque de qualités littéraires, telles que celles qu’on est en droit d’attendre d’un écrivain, ou du moins de celui qu’on qualifie comme tel. Quoique.

Si être écrivain, c’est poser ses tripes sur le clavier, tu vas pouvoir trier entre la tripaille et la poésie.

Un texte à l’os, donc.

Va falloir que tu grattes pour récupérer la viande qui reste dessus.

Que tu grattes fort.

J’ai aimé alors ?

Pas plus que ça, j’ai d’abord cru.

Puis j’ai entendu la société qui répétait « Jusqu’ici tout va bien… »

C’est tout ce que j’ai à dire…