Le lambeau – Philippe Lançon – Prix Femina 2018

©Alma-Haser-Delphine-Jouandeau

« Me faire un lambeau », soit prélever un péroné pour le greffer sur « ce qui lui reste de mâchoire, pour combler un déficit d’os ». Le « je » devient un « lui », dans son expérience d’une altérité dans sa chair, paradoxale puisque ce puzzle est celui de son propre corps. Cette altérité/identité est le centre rayonnant du récit, entreprise de réappropriation de soi quand l’intime a été pulvérisé par l’événement — les morts deviennent symboles, les blessés sont sous les yeux de tous, la France défile à Paris, les enterrements sont télévisés, tout est image, spectacle, discours. C’est contre ces paroles creuses et ces mots gelés que s’écrit Le lambeau, quête d’un sens à ce qui n’en a et n’en aura pas.

« Celui que les tueurs avait raté travaillait, comme ceux qu’ils avaient liquidés, dans des journaux. C’était donc dans les journaux qu’il devait réapparaître ». Philippe Lançon recommence donc très vite à écrire dans Libération, « sept jours après l’attentat ». Non les mots qu’il griffonne sur un bloc pour communiquer avec ses médecins ou ses proches puisque sa mâchoire fracassée par les balles l’empêche, physiquement, de parler ; des mots écrits pour reprendre le cours d’une vie et refuser qu’une vie ait été coupée en deux, en un avant et un après. Le pendant est l’objet des premières pages du livre, sidérantes de lucidité dans le chaos, de refus de toute grandiloquence, moments arrêtés sur l’impossible qui pourtant se déploie devant celui qui sera désormais « témoin ». La littérature, ces textes qu’il lit (Proust, Thomas Mann), ceux qu’il emporte en salle d’opération comme des talismans (Kafka), lui sera force vitale, l’energeia vers une réappropriation de tout ce qui faisait son identité : être entier, vivre, respirer dans et par les livres. « Ma mâchoire détruite avait une gueule de métaphore ».

Le Lambeau explore ce statut impossible de survivant, celui qui est comme au-dessus de l’autre, le 7 janvier : « la voix de celui que j’étais encore m’a dit : « Tiens, nous sommes touchés à la main. Pourtant nous ne sentons rien ». Nous étions deux, lui et moi, lui sous moi plus exactement, moi lévitant par-dessus, lui s’adressant à moi par en dessous en disant nous ». Se reconstruire, c’est faire l’expérience inimaginable de la gamme des pronoms personnels (je, lui, nous), pas comme un exercice mais comme les étapes terribles d’un retour à soi, ce soi à jamais transformé par l’événement, disparu. L’écriture sera cette survivance en ce qu’elle est « le produit d’un autre moi, un produit précisément destiné à me faire sortir de l’état où je me trouvais, quand bien même il consistait à raconter cet état ». « Je faisais l’expérience de l’expérience interrompue » (p. 317) : Le Lambeau sera cette Recherche, entée sur l’entreprise proustienne : « je ne vivais ni le temps perdu, ni le temps retrouvé ; je vivais le temps interrompu. (…) Le temps perdu luttait contre le temps interrompu » (p. 381).

©Diacritik 2018

 

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Prix Femina 2018

Prix spécial Renaudot 2018

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