Plateau – Franck Bouysse

Plateau – Franck Bouysse

La manufacture de livres – Territori

La difficulté, quand tu trouves un auteur que tu aimes, c’est que tu avales tout ce qu’il écrit. Forcément, il y a un moment, à part tomber sur King aujourd’hui et se faire tout ce qu’il a publié, tu te retrouves sans cartouche.

J’ai donc lu le dernier roman de Franck Bouysse. La dernière cartouche.

Ça s’appelle « Plateau ».

Après « Vagabond », « Pur Sang », et « Grossir le ciel », tu t’attends à quoi ?

Au chef-d’œuvre qu’il a mis un très long moment à polir, à repolir, et tu tombes sur « Plateau ».

Quand je dis « tu tombes », c’est un peu l’idée.

D’abord, les mots. Les mots qui vont qualifier les maux. Et des maux, il y en a dedans. Un paquet.

Le premier truc auquel tu dois faire face, c’est la violence.

Tu sais, les mecs qui fracassent leur nana juste pour prouver qu’ils sont vachement costauds. Dans ce roman, il y a ça. Tu le vois pas vraiment, juste des souvenirs. Les souvenirs de Cory. Pas des bons souvenirs. Au point que son type d’avant, elle l’appelle « l’homme-torture ». Tu vois le style ?

Elle a de la chance, Cory, parce que quand elle arrive, elle trouve un mec sympa. Il est tellement sympa qu’il lui fait oublier le bourreau qu’elle a connu pendant des années. Peut-être que le point important, c’est la prise de conscience de Cory quant à son pouvoir de séduction. Ce pouvoir qui a été gommé par son ex, lavé, lessivé.

Et pourtant, des nanas tabassées, j’en ai croisé plusieurs. Elles sont méfiantes. Méfiantes au point qu’avant de se laisser effleurer par une émotion amoureuse, il peut se passer du temps.

Vraiment.

Tu vois ce que je veux dire ?

Eh ben là, tu y crois. L’écriture de Franck Bouysse est tellement juste que tu te poses pas de questions existentielles.

Tu y crois.

À fond.

Georges, il me fait penser à un môme de quinze ans, avec son désir d’ado refoulé, et là encore, quand Franck te raconte, tu peux juste imaginer. Et c’est magique.

Soyons clair, dans « Grossir le ciel », Franck Bouysse a écrit sur les taiseux. Comme un taiseux.

J’ai adoré. Mais je te l’ai dit déjà. Une écriture reliée à cette nature et qui m’a laissé souvent scotché à des phrases, à des mots, à des bruits.

Sur ce plateau, encore des mots tellement justes et précis que parfois ils gomment le côté noir que j’aurais aimé trouver davantage, mais la qualité de cette langue est telle que tu peux juste te laisser prendre dans ses filets, et puis le noir, ça peut être tellement beau quand c’est un mec comme lui qui te raconte…

Franck Bouysse, il écrit foutrement bien. Ça c’est indubitable. Il avait rien à me prouver dans ce texte, et j’ai eu ce sentiment, souvent, en marchant à côté de lui sur ce plateau.

Tu sais, le mec qui te dit : « Écoute, je vais te raconter une histoire. »

Au début, je suis sûr que Virgile il a dans les 60 ans. C’est un mec qui bouge, qui bosse, qu’est à fond, tout le temps. Puis au moment où Franck Bouysse te donne une vraie date, tu piges qu’il a 80 ans. En même temps, Franck il m’a dit que son tonton, il était en pleine forme.

Sans doute que la nature, ça conserve les gens en forme.

Encore une fois, je me suis laissé emporter par cette plume trempée dans la terre. Par ces mots tellement justes et précis que tu te rends compte à quel point les auteurs de cette qualité sont rares aujourd’hui.

T’as pas le choix, Franck Bouysse, il faut le mériter. Il te fait confiance, et tu lui fais confiance pour qu’il t’emmène au cœur de son histoire.

De ses histoires.

Parce que dans « Plateau », il y plusieurs histoires.

Des histoires de gens seuls, qui font ce qu’ils peuvent pour être avec les autres.

Ils y arrivent pas.

Plusieurs solitudes, même si tu les fais vivre ensemble, ça fait des solitudes les unes à côté des autres, ça fait pas une famille.

Le moment où le livre bascule, c’est justement quand la peur de cette solitude est si forte chez Judith qu’elle demande à Virgile de lui offrir tout l’amour dont il est capable.

Tu verras.

Il y a aussi Karl, l’ancien boxeur. Le récit de son dernier combat est magique. Il boxe contre Youssef.

« La musique s’éteint. Les voix se taisent. Le monde prend fin. Allah est le plus grand ce jour-là. »

Tous ces personnages qui se croisent, toutes ces blessures qui restent ouvertes.

Tu as l’impression que Franck, il aime tous ces gens. Que chacun de ses personnages est une facette de l’être humain complet.

Que toutes ces facettes mises ensembles fabriquent le prisme de cette histoire.

Une couleur différente pour chacun, et quand tu lis, t’es face à un immense arc-en-ciel.

C’est sans doute ça qui est magique chez Franck et dans la langue qu’il utilise.

Va l’acheter, tu liras la suite de ça :

« Ici, c’est le pays des sources inatteignables, des ruisseaux et des rivières aux allures de mues sinuant entre le clair et l’obscur.

Un pays d’argent à trois rochers de gueules, au chef d’azur à trois étoiles d’or.

Ici, c’est le plateau. »

Ton libraire, il l’a. Il vient de sortir à La Manufacture.