Patrick K. Dewdney – Entretien

 

1« Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

Pour être d’emblée très péremptoire, je crois qu’il y a deux sortes d’écrivains : ceux qui écrivent pour eux-mêmes, et ceux qui écrivent pour quelque chose qui est extérieur à eux-mêmes. Tout ça se nuance évidemment, mais les prédispositions de chacun tirent à mon sens d’un côté ou de l’autre. J’appartiens clairement à la seconde catégorie. Pour moi l’écriture ce n’est pas une thérapie, ce n’est pas quelque chose que je fais pour exorciser mes démons ou faire la paix avec mon être intérieur. C’est l’arme que j’ai choisie pour porter un discours qui existe bien au-delà de mes petits mots ou de ma petite existence. Est-ce que ça c’est une forme de folie, un syndrome messianique proche du complexe de Cassandre, c’est une possibilité. Ce qui est certain c’est que je ne suis pas capable d’envisager une vie sans création, pas davantage que je ne suis capable d’envisager un art centré uniquement sur l’ego. Écrire pour la gloire, in fine, c’est écrire pour exister soi-même au travers des autres, mais dans la mesure où “soi” n’a presque rien d’universel, c’est un processus dans lequel on se perd inévitablement à un moment ou un autre. Je crois que l’art a besoin d’être généreux, au moins un peu.

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

J’en ai écrit, j’en écris encore, j’en lis peu, mais ça m’arrive. Ce n’est pas une littérature que je vais chercher de moi-même. J’aime bien, justement, que ce soit elle qui me tombe dessus. Le dernier recueil que j’ai aimé, c’est « L’orée d’une parole », de Pierre Bacle.

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

Je ne crois pas que l’inné, dont le rôle est extrêmement réduit dans une espèce sociale à l’esprit aussi plastique que la nôtre, tienne une grande place dans quoi que ce soit, et ça vaut aussi pour la “capacité” artistique. Il me semble que ce qu’on appelle “talent” recoupe en fait plusieurs entités bien distinctes. Certaines, comme l’imagination, le sens du rythme ou la capacité d’association sont développées lors de la petite enfance, et vont naturellement se développer pour peu qu’on se trouve dans un environnement propice. Et après on a des choses plus précises, comme la technique ou le vocabulaire qui sont des acquisitions plus tardives. La combinaison de toutes ces choses, pour peu qu’on les entretienne, qu’on les explore et qu’on les encourage donnent forme au “talent”. Dans notre société, l’écrémage est radical, parce que l’obéissance et la subordination sont considérées comme étant bien plus valables que l’esprit créatif. Donc autant je ne crois pas aux petites fées – et indéniablement, la maîtrise technique c’est le fruit d’un travail constant – autant le fait de se trouver dans une position qui permette ce même travail, ça relève d’une loterie sociale plutôt drastique.

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

L’académisme me casse les couilles. J’ai fait une université de lettres où j’ai fréquenté un certain nombre d’anti-corps au visage humain, qu’on appellerait des « gate-keepers » dans le jargon sociologique. Des types qui se paluchaient sur Flaubert depuis quarante ans, tout en t’expliquant que des auteurs qu’ils n’avaient jamais lu, mais qui surclassaient Flaubert à tous les niveaux (allez je me mouille : Anne Rice, Frank Herbert ou Cormac McCarthy pour ne citer qu’eux), c’était de la para-littérature. Échouer à comprendre que la langue et littérature sont un tourbillon dynamique en perpétuelle renaissance, que les idoles érigées doivent être défoncés à coups de masse dès lors qu’elles entravent ce même mouvement, et que tout ça n’existe pas en dehors du monde, mais qu’on doit le tenir, au contraire à une pertinence perpétuelle, c’est échouer à comprendre – à mon sens – ce qu’est l’Art. La notion bourgeoise d’un Art figé qui tourne en rond, dont les règles ne pourraient qu’être établies et validées – comme tout le reste – par des hommes blancs issus des classes supérieures, je trouve ça parfaitement détestable. L’Art c’est précisément l’inverse de ça : c’est un questionnement, pas une affirmation. J’ai suivi le récemment le tollé suscité par l’écriture inclusive et je me demande de quoi les gens ont peur. Je crois qu’on en revient à l’égo, en fait. Les conservateurs veulent cristalliser le monde pour ne pas qu’il leur échappe, et assener les traditions qui leur donnent l’impression d’avoir une place et de l’importance dans une sorte de déni pathétique de leur propre finitude. Les autres comprennent qu’on a une poignée d’années sur une sphère minuscule perdue dans l’infini, et que de se crisper sur les coutumes grammaticales de l’une des 7000 langues pratiquées à un temps T par une fraction de l’espèce, ça ne change rien à cet état de fait.

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Je n’ai jamais jeté un manuscrit, parce qu’il me semble que tout texte peut être pertinent, même quand on a pas réussi à faire exactement ce qu’on voulait. Ça m’est arrivé une seule fois d’abandonner un récit en cours, pour des raisons éditoriales. De fait, je travaille beaucoup mon écriture. Il y a des paragraphes dans mon dernier livre, Écume, qui ont été réécrits plus de quinze fois. Je crois qu’à force de pratique, on acquiert une certaine connaissance théorique de la technique littéraire, et pour peu qu’on ait un concept correct à nourrir, l’écriture peut, à un certain stade du manuscrit, devenir comparable à de l’artisanat. Je ne sais pas si la même chose est possible par le biais de “techniques” toutes faites, ou par l’adhésion à une école, et j’avoue que ça ne m’intéresse pas.

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

En fait j’ai une base très générale, qui s’appuie au moins autant sur mes connaissances littéraires que sur tous les autres savoirs que j’accumule. Je passe énormément de temps à m’éduquer, mais la littérature occupe une place comme une autre au sein de ce processus. Peut-être qu’elle est seulement la forme par laquelle je peux retransmettre tout le reste. Du coup, je ne sais pas si je peux répondre à la question. Je préfère être honnête, et te dire que je ne sais pas. La seule certitude qui m’habite à ce niveau, c’est que la pratique, c’est extrêmement important, de même que l’expérimentation. Il faut écrire beaucoup, souvent, et retravailler jusqu’à l’usure. Je crois que d’avoir dans son entourage quelques personnes qui peuvent formuler une opinion intelligente sur ce que tu es en train de faire, ça aide aussi beaucoup, pour peu qu’on sache les écouter.

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? T’en penses quoi ?

Déjà je crois que le cocooning qui a remplacé la notion de « vie privée » depuis quelques décennies est particulièrement néfaste, parce que cela permet de se couper du monde, et des responsabilités qui sont associés au fait d’y vivre. On tourne en rond dans son petit bocal, et on oublie que fondamentalement, l’existence est une chose publique, voire, au risque d’employer les grands mots, une chose politique. En ce qui me concerne, je ne vois pas l’intérêt de prendre mes distances avec la société en déclin. Pour qui écrirais-je dans ce cas ? Je fais ce que je fais pour que l’on s’approprie mon travail et surtout les concepts que ce travail porte. Si pour cela je dois sortir de ma zone de confort, fréquenter « le déclin », alors soit. Ce n’est pas quelque chose qui m’est agréable, mais c’est quelque chose que je suis prêt à faire. Il me semble que nous ne pouvons plus nous permettre le luxe de l’isolement, pas davantage que la misanthropie qui l’accompagne inévitablement. L’idée de devenir une propriété privée me terrifie bien davantage que l’alternative publique. Comme je te le disais tantôt, je ne crois pas à un Art déconnecté de l’espace et du temps. Il faut choisir : ériger sa petite forteresse et y crever tout seul, ou planter sa tente sur la place du village, et l’ouvrir à ceux qui passent.

“Crocs” et “Écume”, chez Territori, à La Manufacture de livre.