On the Brinks – Sam Millar

On the Brinks – Sam Millar

Tu me connais un peu.

Les romans autobiographiques, genre
les mémoires de Charles Martel, ou celles de Jeanne d’Arc (quoique je suis pas
sûr qu’elle ait écrit les siennes), ça me laisse un peu songeur. Dans le sens
où je passe allègrement à côté, sans même y jeter un coup d’œil…

Me demande pas pourquoi je me suis
intéressé à Sam Millar, j’en sais fichtre rien. Sans doute parce qu’un jour, un
Irlandais chez qui je vivais depuis quelques mois, m’a dit alors qu’un
soir  je regardais le ciel et ses
étoiles, dans la banlieue de Dublin, « You know, my friend, these are
typically Irish stars… ». C’était il y a plus de drôlement longtemps, et
cette phrase résonne encore, parfois, quand je regarde le ciel d’Ardèche.

T’as vu, comme d’hab, je t’ai encore
rien dit sur le bouquin.

Je t’ai rien dit parce qu’il m’a sorti
de mon périmètre de sécurité !

J’explique, Ghislaine, je m’énerve
pas.

Quand j’avais dix-sept ans, j’avais
des vrais problèmes existentiels. Je me souviens avoir dérobé une immense
poupée dans un magasin pour l’offrir à mon amoureuse de l’époque. Dérobé, parce
que j’avais pas la thune pour l’acheter et que de toute façon, déjà à dix-sept
ans, j’étais contre la société de consommation…

J’aurais pu finir en taule…

Je déconne. J’aurais pu m’en prendre
une par le vigile, donc j’aurais riposté, donc j’aurais été incarcéré à
perpétuité dans une geôle innommable.

Ah ben non.

Les geôles innommables, c’est les
Anglais qui s’en servent pour y torturer des gosses de dix-sept ans parce qu’ils
sont Irlandais et catholiques. J’emploie le présent de l’indicatif pour
déconner. C’est fini ce temps-là.

Je crois.

En Angleterre du moins. Il y a encore
des pays où ça existe, les geôles innommables. Mais c’est pas le sujet du
livre.

Sam Millar m’a donc sorti de mon
périmètre parce qu’à l’époque où je faisais le malin, lui, il était en prison,
à poil, à se geler les couilles l’hiver, sans chauffage et sans vêtements, et à
se faire cuire l’été avec le chauffage à fond. Je sais, c’est pas logique, mais
c’est comme ça, entre autres, que les Anglais se marraient avec les Irlandais
dans les années soixante-dix.

Ben alors, tu vas me dire, c’est un
roman ?

Ben oui. C’est la vie de Sam qui est
un roman. C’est pour ça qu’il la raconte. Peut-être que s’il avait été spécialiste
du point de croix, il n’aurait pas jugé utile d’en écrire quatre cents pages…

Sam Millar a été enfermé à Long Kesh.
Il a fait partie de ces « blanket men » qui ont dit aux Anglais d’aller
globalement se faire foutre avec leurs uniformes de prisonniers. Je te raconte
pas, mais c’était grave dur. Très grave dur.

Tu vas sans doute avoir les yeux un
peu humidifiés quand tu vas découvrir ce par quoi ces mecs sont passés.

Tu penses sans doute que j’ai pas le
ton acerbe de d’habitude, et tu as raison. Sam Millar a décidé de te raconter
sa vie avec dérision, parfois, et de l’humour, tout le temps. C’est sans doute
pour ça que c’est encore plus difficile d’imaginer que c’est une histoire
vraie.

Parce que c’est noir. Jamais gris
clair. Les Anglais ne faisaient pas dans la nuance. C’est un constat terrible
qu’il nous dresse de ces années de détention. Justement parce qu’il ne sombre
jamais dans l’apitoiement que d’autres auraient employé pour décrire son séjour
au Club Med.

Tu sauras aussi comment il a décidé de
réaliser le plus important braquage de l’histoire des États-Unis, et c’est une
autre partie de sa vie qu’il va te raconter.

Je te dis toujours rien, d’autres s’en
sont chargés. Va pas voir les chroniques, sinon, tu n’auras plus besoin de lire
le roman. Ce serait ballot.

Finalement, le plus étrange, c’est que
Sam Millar te raconte sa vie, sans jamais te la raconter. Je t’explique.

Tu ne sais pas pourquoi, réellement,
il a été enfermé à Long Kesh. Tu ne sais pas pourquoi il a décidé partir aux States.
En fait, tu ne sais rien de sa vie sauf ce qu’il a voulu t’en dire.

Un mec que tu connais a dit que si tu
mettais pas tes tripes sur le clavier, fallait pas que t’écrive.

Là, les tripes, il les a mises.

Ah oui, je t’ai pas dit, à Long Kesh,
il n’y a pas de toilettes, comme dans les hôtels. Tu sens ce que je veux dire ?

C’est ça. C’est exactement ça.

Tu vas croiser aussi « La verrue »,
et tu vas l’aimer… Tu liras.

Va le chercher, pour de vrai.

Et tu te souviendras de ce que tu
faisais quand t’avais dix-sept ans. Pas de raison qu’il n’y ait que moi qui
chiale.

Encore une chose.

Comme l’a dit Éric Maravelias dans son
Odyssée d’Ulysse pour les nuls, « Ce type en avait deux, balèzes, dans son
calbut… »

C’est tout ce que j’ai à dire…