Nouvelle n°2 – Plus fort que Superman

PLUS FORT QUE SUPERMAN

Milwaukee. 1991

Le petit garçon traverse
la rue. Il manque plusieurs fois de se faire renverser par quelques conducteurs
qui l’injurient et le klaxonnent.

– Hey sale gamin,
qu’est-ce que tu fous ! Retourne chez ta mère !

Le garçon est sonné par
ce mot qui s’évanouit alors que la voiture file. Il la regarde s’éloigner.

« Retourne chez ta mère », se répète-t-il. «Retourne  chez ta mère». Les
yeux de l’enfant restent dans le vague. «
Ta mère ? »
Ce mot, il ne l’a jamais entendu ni utilisé.

Il court entre les
voitures et se dirige directement vers l’adresse que son père lui a indiquée.
Il n’a pas besoin de la chercher. Il sait que c’est là, juste en face de lui.

Il monte les escaliers.
Il y a des inscriptions et des dessins sur les murs de ciment. Une forte odeur
de vieille urine le saisit. Sur le premier palier, un couple de junkies
s’envoie sa énième dose dans les veines. Au fur et à mesure que le poison se
fraye son chemin habituel dans les vaisseaux, les visages se détendent et un
soupir de bien-être artificiel et insidieux résonne dans le petit immeuble.
L’enfant les observe avec curiosité mais continue de grimper les marches. Ses
petits doigts s’entortillent dans le tissu molletonné de son anorak. Arrivé à
l’étage, il emprunte le couloir.

La porte.  Elle est ouverte.  En la poussant,  cette 
odeur… Elle vient immédiatement envahir les narines de l’enfant. Il ne
peut s’empêcher un mouvement de recul et masque son nez avec le creux de son
coude.

« Beurk ! C’est vraiment immonde ! »

Il continue malgré tout à
cheminer dans l’appartement. Tout est en désordre et il  fait 
sombre. Le jeune garçon arrive à peine à le discerner dans le coin de la
pièce. L’homme.

Il est nu,  assis, les 
jambes  repliées  contre 
lui.  Il se balance d’avant en
arrière.  Il fait chaud et de grosses
gouttes de sueur dégoulinent le long de son visage. Il parle, mais le garçon ne
comprend pas bien ce qu’il dit alors il se rapproche. L’homme chantonne.

– C’est le moment, c’est
le moment !

Puis le garçon tend
l’oreille dans une autre direction. Des cris étouffés lui parviennent d’une
autre pièce. Il longe le couloir orné d’un papier peint à fleurs orange et
marron. « Beurk ! »

Les cris proviennent de
cette chambre à droite.

Un homme, un peu plus
jeune que l’autre, complètement dévêtu lui aussi. Il est ligoté. Une corde est
savamment enserrée tout autour de lui comme pour en faire un saucisson.

Sa tête est maintenue en
arrière. Une partie de la corde passe au niveau de son cou, pour être ensuite
reliée à ses bras et ses jambes attachés dans le dos. Il est couché sur le côté
quand l’autre homme surgit violemment dans la chambre, sa main prolongée d’un
couteau.

Le petit garçon est
toujours là et il observe. Personne n’a l’air de se rendre compte de sa présence.
Pas même le prisonnier bâillonné devant lui. Il essaie de crier, de se
contorsionner pour échapper à l’enfer. Le tortionnaire, les yeux emplis de
cette étrange lueur, ne cesse de lui dire :

– Je vais t’ouvrir,
t’arracher le cœur et le dévorer ! Je vais t’ouvrir, t’arracher le cœur et le dévorer !

Il est tellement calme en
disant ces paroles. Il répète « le dévorer, dévorer… ! » L’autre est
terrorisé. Son urine chaude glisse de son entrejambe et finit par mouiller le
lit.

L’enfant regarde le
bourreau, puis la victime et vice-versa. 
« Mais comment va-t-il faire pour
lui arracher le cœur… dans cette position ? »

Effectivement, et comme
s’il l’avait entendu, l’homme au couteau se rapproche et coupe les liens. Les
larmes de la victime se figent sur ses joues alors qu’il pense avoir un infime
espoir de s’en sortir. Le monstre a-t-il changé d’avis ?

Dans un mouvement rapide
et sûr, l’homme au couteau le retourne et se couche sur lui, mettant tout son
poids, le temps d’attacher ses poignets aux barreaux du lit grinçant. La
victime ne parvient pas à se dégager de l’étreinte fatale de son agresseur.
Quand il l’a abordé dans ce bar, il pensait passer un bon moment, mais pas
finir dans les griffes acérées d’un démon au masque pourtant si humain.

Il n’a plus de force,  tellement 
il s’est tortillé pendant une heure comme un asticot accroché à un
hameçon. Il est complètement à sa merci maintenant.

Le petit garçon observe
toujours. Il penche sa tête sur le côté. Il a l’air de découvrir, d’apprendre
quelque chose. Il semble qu’il… étudie.

Et puis il sort lui aussi
un couteau de sa poche.  Sa petite main
d’enfant serre fort le manche de métal, 
et  alors que le bourreau
s’apprête à frapper,  l’enfant  frappe lui aussi au même moment.  Il transperce le thorax de l’homme mangeur de
cœurs. C’est comme si c’était du beurre, pense-t-il. Lui qui croyait trouver de
la résistance à cause des côtes !

Le petit garçon est
fatigué maintenant. À chaque fois c’est pareil. Il se frotte les yeux. Il se
met à bâiller très fort, s’assoit au milieu de la pièce, les jambes en
tailleur. Il baisse la tête et s’enfonce dans un sommeil sans rêves.

Xxx

Il était une fois…. Moi.

Moi le « parfait ». Celui qui donnera naissance à
un jour nouveau. Une révolution. Depuis que je suis né, mon père me le répète
tout le temps. Encore et encore. Alors c’est que ça doit être vrai.

Tous ces sentiments qu’il me donne. Tout ce que
j’apprends grâce à lui. Je suis grand, j’ai sept ans, et j’ai l’impression
d’avoir déjà vécu au moins cent vies. Pourquoi ?

Et ben je vais te dire un secret, mais ne le
répète à personne, compris ?

Mon papa est magicien. Comment je le sais ? Parce
qu’il me fait voyager dans le temps. Tu ne me crois pas ? Tu devrais pourtant.

Y a pas longtemps, j’étais en Angleterre. Il
faisait nuit et froid. Les rues glissaient à cause de la glace par terre. Je me
faisais bousculer par les gens qui ne regardaient pas où ils allaient.

Les femmes portaient de longues robes brillantes
et les hommes, eux, des chapeaux noirs très hauts et des capes tellement
grandes que j’aurais pu me cacher tout entier à l’intérieur. Ça sentait pas bon
à cette époque-là. J’étais obligé de me boucher le nez tout le temps. Et parfois,
les rues étaient si sombres que je marchais dans le crottin de cheval. C’était
dégoûtant !

Il y avait aussi des femmes très sales sur elles
et elles faisaient des choses avec des hommes vieux des  fois. Aussi 
crasseux qu’elles.  J’essayais de
regarder, mais là,  mon père me
dirigeait  très vite dans une autre rue.

Je me sentais un peu perdu, mais j’étais un peu
curieux, alors j’essayais ne pas avoir peur.

Mon papa me répétait sans cesse que « je ne devais
pas négliger cette chance qui était la mienne d’apprendre sur le terrain ». Je
pouvais voir l’Histoire par mes propres yeux et en apprendre bien plus que tous
les autres enfants.

Je me rappelle ce jour-là. Je suis passé devant
une fenêtre éclairée. J’étais attiré par la lumière qui transperçait  la 
vitre.  Je  savais 
pas  pourquoi,  mais 
je  devais  absolument 
regarder  à  travers. 
Je n’étais   pas  assez 
grand  pour  voir  à
l’intérieur,  alors  je 
suis  monté  sur 
un  vieux cageot  que j’ai trouvé contre le mur. Il était à
moitié cassé. Du coup je devais faire attention de ne pas tomber.

La vitre était toute sale et je voyais rien. Je
suis descendu de la caisse et j’ai décidé de faire le tour. Une porte en bois.
Je l’ai poussée et tout de suite j’ai reçu du liquide en pleine figure. Je me
suis essuyé les joues. Mes mains étaient pleines d’une substance rouge et
visqueuse. Intrigué, je me suis rapproché de là où venaient les projections, et
je me suis trouvé devant une scène hallucinante.

Un 
homme,  enfin  il 
portait  des  vêtements 
d’hommes,  se  tenait 
au-dessus  d’une  femme 
qui  ne bougeait plus. Je croyais
que c’était comme le couple que j’avais surpris juste avant, dans l’autre rue.
Mais non. Je me suis déplacé un peu car l’homme m’empêchait de voir.

J’ai déjà vu ça dans d’autres époques que mon père
m’a montré. Mais pas de la même manière. Ici, l’homme sortait tout ce qu’il y
avait dans le ventre de la femme. Pour quoi faire, je ne suis pas sûr de  l’avoir 
compris  encore,  mais 
ce  que  je 
sais,  c’est  que 
j’avais  vraiment  envie 
de  voir  ce 
qu’il faisait. Mes yeux ne pouvaient pas se détacher de ce liquide rouge
foncé, presque noir qui s’étalait sur le sol. Ça brillait comme le miroir de la
méchante reine de Blanche Neige.

Et pourquoi est-ce qu’il enlevait tout ce qu’il y
avait dans le corps de cette dame?

J’ai regardé mon ventre et posé mes mains dessus.
Est-ce que j’ai tout ça moi aussi à l’intérieur de moi ? Mon papa ne m’en a
jamais parlé.

J’ai tendu le cou et me suis approché encore un
peu de l’homme. Il ne me voyait pas. J’étais si près que  je 
commençais  à  entendre 
ses  pensées.  Elles 
étaient  tellement  claires 
et  vives.  Il 
était entièrement à ce qu’il faisait et rien ne pouvait le distraire.
J’avais beau respirer juste à côté de lui, il ne me captait ou ne me sentait
même pas. Comment c’était possible un truc pareil ? Parce que mon papa est
magicien, je te l’ai déjà dit !

L’homme 
était  méthodique  et 
son  geste  sûr. 
Il  découpait,  il 
arrachait.  Des  bruits 
de  succion résonnaient dans la
pièce. Ses mains étaient aussi rouges qu’une pomme d’amour à la fête foraine.
J’aimerais bien en goûter une un jour.

J’écoutais encore dans la tête de l’homme. C’était
très silencieux dans son crâne. Il n’avait pas peur, ça nan ! Pourtant
quelqu’un aurait pu le surprendre. Il ne ressentait aucune pitié, aucun
sentiment gentil. En même temps, s’il en avait, il ne ferait pas ça, pas vrai ?

J’ai 
fermé  les  yeux 
pour  mieux  écouter. 
J’ai  même  arrêté 
de  respirer  et… 
j’ai  entendu  un 
rire lointain, puis de plus en plus près. Le rire se déployait, fort et
puissant. Je n’avais jamais entendu un rire pareil. Ça c’est sûr !

Et ce que j’ai perçu dans ses pensées à ce
moment-là, c’est… de la joie.

La femme était couchée sur un lit rouge de ce
liquide qui s’écoulait de son ventre ouvert en grand. Sa bouche poussait comme
un cri mais ne disait rien. Ses yeux me regardaient mais ne voyaient rien non
plus tellement ils étaient vides.

L’homme a pris les boyaux de la femme dans ses
mains. Je pouvais ressentir qu’ils étaient encore chauds.  Ça 
faisait  des  bruits 
bizarres  et  ça 
glissait  entre  ses 
doigts.  Il  les 
a  posés  au-dessus 
de l’épaule  gauche  de  la  dame 
morte.  Oui  elle 
était  morte  je 
crois.  Pourquoi  faisait-il 
ça ?  Je continuais de l’écouter.
C’est comme si ce qu’il était en train de faire, là tout de suite, se trouvait
dans une bulle distincte de ses autres pensées. Quelque chose à part.

J’ai baissé les yeux et dans ma main, il y avait
un couteau. La lame était aussi longue que celle utilisée par cet homme qui ne
me voyait toujours pas.

Comment ça se fait qu’il ne me voyait toujours pas
? Pourtant j’étais juste à côté ! Et ce couteau dans ma main, qu’est-ce que je
devais en faire ? Mon papa, comme magicien, il est trop fort ! L’homme
continuait de déchirer, de sectionner, d’éclabousser toute la pièce. Mes yeux
passaient de la lame qui brillait, à cette femme morte, puis à l’homme avec ses
gants plein de rouge.

Je m’interrogeais sur tout ça mais je n’avais pas
peur. J’ai resserré mes doigts sur le manche du couteau. De plus en plus fort.
Mes articulations devenaient toutes blanches. Et d’un coup, J’ai su ce que je
devais faire.

L’homme me tournait toujours le dos. Mais quelque
chose, un bruit, l’a fait pivoter vers moi. Il ne comprenait rien du tout quand
j’ai planté la lame bien profond dans son cou. Elle était tellement longue
qu’elle est ressortie de l’autre côté. C’était un peu dur. Je n’ai que sept
ans, mais l’homme n’a pas résisté.

Le liquide rouge est  sorti 
tout  de suite d’une grosse veine.
Ça giclait  drôlement  fort ! 
J’en avais partout sur moi. Et j’ai recommencé. L’homme ne s’attendait
pas à ça. Il ne savait même pas que j’étais là. Mon père est magicien, je te
l’ai déjà dit !

Et c’est là que ça s’est produit. Je les sentais.
Ses pensées bizarres séparées des autres, sont entrées dans mon esprit et ont
claqué comme une bulle de savon pour s’installer dans le mien.

Et là j’ai tout compris. J’ai tout ressenti. Je me
rendais compte qu’il se croyait comme le plus fort de tous les hommes de la
terre. Il pensait que rien ni personne ne pouvait l’arrêter. Plus fort que tous
les super héros.

Voilà, j’avais fini.

Et j’étais fatigué maintenant. Le couteau dans ma
main avait disparu. Je me suis assis contre le mur tout fissuré de la petite
chambre pleine de rouge. De gros insectes tout noirs grouillaient sur le sol.
J’ai essayé d’en attraper un mais il a réussi à se faufiler.

Le brouillard est arrivé dans ma tête comme toutes
les fois. Mes paupières sont devenues lourdes. Je me suis frotté les yeux à
cause du sable, et j’ai bâillé. Je crois que je me suis endormi.

xxx

Qu’est-ce qu’on fait Papa aujourd’hui ?

– Rien. Tu dois te
reposer. Chaque voyage te fatigue. Tu dois reprendre des forces !

Mais je ne suis pas fatigué ! J’ai bien écouté et j’ai été très sage,
alors s’te plaît, viens jouer avec moi cette fois !

– Écoute, j’ai beaucoup de travail. Je te promets que je
jouerai avec toi dès que j’aurai terminé !

Je me rapproche de mon père. J’aimerais pouvoir le
toucher mais je n’y arrive pas. Il y a toujours quelque chose qui m’en empêche.
J’aimerais pouvoir le serrer dans mes bras. La seule personne qui compte pour
moi, me tient toujours à distance. Je le regarde s’éloigner sans pouvoir rien
faire.

À chaque fois, qu’il m’emmène en voyage, j’espère
qu’il sera fier de moi et qu’il me le montrera. Mais  il 
ne  montre  rien. 
Jamais.  Il  n’est 
pas  méchant  mais 
son  indifférence  me 
fait  des  choses bizarres et laisse comme un trou en
moi.

Il quitte la pièce et me laisse seul.

À force, ces nouvelles pensées m’envahissent.
Elles ne se contentent plus de rester dans cette bulle que j’ai sentie chez cet
homme. Non, dans ma tête, elles se déploient et prennent toute la place qui
reste. Ça tourne très vite. C’est tellement puissant.

Les autres fois n’étaient pas aussi intenses. On a
commencé « doucement » comme disait mon Papa à 
l’époque.  Il  m’expliquait 
que  ce  que 
j’allais  voir  était 
très  important  pour 
ma  « construction psychologique
». Je savais pas trop ce que ça voulait dire.

Alors il me conduisait déjà dans d’autres époques,
dans d’autres royaumes, comme celui de cet ogre horrible qui tuait ses femmes.

Je  ne  devais 
pas  me  concentrer 
sur  elles,  mais 
sur  lui.  Chaque 
fois  que  je 
tentais  d’écouter  les pensées de ces femmes, la gorge ouverte
par leur mari, mon père m’obligeait à revenir sur celles de cet énorme monsieur
avec sa grande barbe. Avec les reflets de la lune, on aurait dit qu’elle était
bleue. Et  ce  que 
je  trouvais  dans 
son  esprit  était 
comme  une  brume 
si  épaisse  qu’elle 
ne  laissait  pas passer les rayons du soleil, si seulement
il y en avait à l’intérieur de cet homme, mais je n’en étais pas  très 
sûr.  Une  impression 
de  toute-puissance  entrait 
en  moi  et 
se  répandait  lentement 
dans chaque recoin de ma personnalité. Cette brume tapissait l’intérieur
de ma tête, de mon ventre, de ma poitrine, de mes bras, de mes jambes, comme un
papier peint.

Chaque 
fois  que  mon 
papa  me  ramenait, 
j’espérais  qu’il  me 
raconterait  une  belle 
histoire  pour m’endormir,  mais 
il  me  laissait 
toujours  dans  le  noir,  et 
je  revoyais  toutes 
ces  personnes  qui faisaient couler ce liquide rouge sur des
femmes ou des enfants, enfin sur plein de gens. J’entendais leurs rires. Des
rires comme le diable pourrait le faire. Même si j’essayais de percevoir la
lumière, seul le noir me parvenait.

–  Écoute-moi 
fils !  J’ai  de 
grands,  de  fabuleux 
projets  pour  toi ! 
Mais  tu  dois 
me laisser faire ! Tu dois me faire confiance !

Je te fais confiance Papa, mais des fois, j’aimerais qu’ils s’arrêtent
de parler dans ma tête ! Ils font trop de bruit et je suis obligé de me boucher
les oreilles !

Nous y voilà. Une
nouvelle étape de franchie. Encore un petit effort.

xxx

Mike marche dans le long
corridor, l’esprit toujours occupé par son fils. Car il est bien son fils. Le
petit n’avait pas encore conscience de son potentiel. Il devait le lui faire
comprendre mais pas trop vite non plus. Cette phase-là est la plus méticuleuse.
La plus cruciale.

Son dossier sous le bras,
il actionne la poignée de sa main libre, et entre dans la salle de réunion.
Elle est vide, à l’exception d’un homme en costume strict, et au regard
incisif. Il est assis tout au bout de l’énorme table ovale. Il invite Mike à
prendre place sur la chaise à côté de lui.

Celui-ci doit lui montrer
des résultats probants aujourd’hui. Et il en a.

– Monsieur.

– Entrez Mike ! Je vous
attendais. Asseyez-vous. Alors qu’est-ce que ça donne ?

L’homme en costume mime
une apparente décontraction mais il n’en est rien. Mike le connaît bien et il
se demande bien à quel moment il va montrer son vrai visage.

– Le projet avance bien
et je serai bientôt prêt.

– Je l’espère ! Nos
investisseurs commencent à perdre patience, et demandent quand nous pourrons
leur livrer. Êtes-vous sûr de parvenir à le contrôler ?

– Sans problème.
Laissez-moi encore un peu de temps et il sera parfait. À l’âge qu’il a, il
reste encore facile à diriger, mais je dois vérifier tous les paramètres encore
une fois. Il ne se rend compte de rien sauf lorsqu’il est en présence des
sujets. Il ne comprend pas pourquoi ils ne le voient pas. Le reste du temps,
tout lui paraît normal.

– Ne venez pas me polluer
avec vos détails qui ne m’intéressent pas. Du temps, nous n’en avons presque
plus, alors bougez-vous le cul ! (Voilà le vrai visage !)

Mike  se 
lève  comme  une 
furie  et  se 
met  à  tourner 
en  rond  dans 
la  pièce.  Il 
n’avait  jamais  été question de le vendre à qui que ce soit !
Mais il n’avait plus le choix.

– Bon Dieu, vous croyez
que j’ai une baguette magique ? Je passe tout mon temps sur ce  projet. 
J’ai  conscience  de  son  importance, 
croyez-moi,  et  je 
suis  le  premier 
à  vouloir  que  ça
fonctionne ! Seulement, l’aspect psychologique est plus compliqué à gérer !

– J’en ai rien à foutre ! Faites ce qu’il faut et
finissez rapidement ! Je vous laisse une semaine !

Mike attrape son dossier
sur la table, observe son supérieur d’un air mauvais.

– Sinon quoi ?

Mike ouvre la porte et la
claque si fort derrière lui que la fine cloison se met à trembler. Il retourne
à son bureau. C’est l’œuvre de sa vie. De sa courte vie. Vingt-deux ans à
peine. Tout a commencé comme un jeu, mais maintenant c’est du sérieux. Il ne peut
pas et ne veut pas se louper.

Il  se 
remet  devant  son 
ordinateur  et  mord 
dans  son  burger 
froid.  En  grimaçant, 
il  l’arrose  d’une gorgée de coca tiède.

Sur l’écran, un logo. Un
lieu et une date : Massachusetts Institute of Technology (MIT). Boston. 15
décembre 2018.

Mike appuie sur la touche
« enter » et tape son code d’accès. Puis, il inscrit dans une fenêtre « Projet
Norman. Confidentiel ».

Le petit garçon apparaît
sur l’écran. Ses grands yeux s’éclairent, mais une lueur nouvelle apparaît. Une
lueur plus trouble, plus sombre. La perversité. Et avec elle, la naissance de
la toute première Intelligence Artificielle Psychopathe.

Mike lui sourit.

– Bonjour Norman!

– Bonjour Papa !

Et puis j’ai compris. J’allais devenir l’être le
plus puissant de l’univers. Plus fort que Superman.

Fin…, à moins que…