Nos secrets jamais – Cyril Herry

Nos secrets jamais – Cyril Herry

Seuil – Cadre Noir

Comment te dire…

Cyril Herry, je l’ai croisé il y a fort longtemps. Virtuellement.

On s’est jamais vu dans la vraie vie, et pourtant, c’est un peu comme s’il faisait partie de ma famille d’écriveurs que j’aime. En 2009, il a fondé une maison d’édition qu’il avait appelé « Ecorce » et ce qu’il en disait, en 2016, sur un blog que j’aime beaucoup, « milieu hostile », résume parfaitement sa conception de l’édition.

Je le cite, donc, et c’est sur le blog dont auquel je t’ai causé précédemment. Facile à trouver.

« Retour à la nuit, d’Eric Maneval, a inauguré la collection, suivi de Bois, de Fred Gevart, puis de Recluses, de Séverine Chevalier, qui a par ailleurs éclaté les limites régionales établies et bousculé celles du roman noir telles que je l’entendais. Séverine a semé le désordre et fixé la barre haut. »

J’aime beaucoup quand il dit que Séverine Chevalier a bousculé les limites du roman noir et qu’elle fixe la barre haut. Grave haut. C’est aussi ce que je pense d’elle. Va voir ce que je dis de ses romans dans mes démolissages…

Donc, et pour ne pas perdre les bonnes habitudes, je t’ai encore rien dit sur le roman dont il va être question. Mais on a le temps. T’as pas grand-chose à faire, toi non plus, en ce moment, à part lire, comprendre le monde (au moins essayer), téléphoner à la police pour dénoncer ceux qui sortent, écrire, faire la cuisine en écoutant de la musique…

Et puis tu me connais un peu, les pitchs comme ceux que je vois sur l’ouaibe, qui te racontent l’histoire, ça me gonfle.

Alors bien sûr, d’aucuns, et ils sont plusieurs, vont te dire que c’est un livre de femmes. C’est juste un peu pénible que dès qu’il est question d’un personnage féminin dans un bouquin, la majorité de ceux qui ont le savoir du blog et donc la connaissance quasi intrinsèque de la littérature t’explique que c’est « un livre de femmes ».

C’est pas le cas. C’est un roman où le personnage principal est une femme. C’est tout.

Et elle est alcoolique.

Presque alcoolique.

J’ai du mal à faire la part entre le presque et le complètement…

Ceci posé, c’est sans aucun doute cet état permanent où elle oscille entre la gueule de bois et le bien-être procuré par le vin qui lui permet de marcher dans le brouillard de ces secrets, de suivre les couloirs qui relient les chambres du café de sa grand-mère, morte en lui laissant un héritage qui paraît bien lourd à porter, de chercher à comprendre pourquoi, comment, et qui elle est…

Je t’ai pas dit, c’est vrai. Elle s’appelle Élona. Elle est photographe.

Et elle n’existe pas.

Sa mère est morte avant de la mettre au monde, des années avant.

C’est pour ça qu’elle n’existe pas, et c’est pour ça qu’elle cherche comment vivre pour de vrai. Cherche pas. Je t’emmène sur un chemin de traverse pour que tu te dises, quand tu liras le livre, que je t’avais emmené sur un chemin de traverse.

Donc Élona, et puis Émile. L’archétype du vieux taiseux comme tu as pu en croiser parfois sur les chemins dont je te parlais juste avant… et puis Magdalène. Magdalène, elle est morte. Elle a décidé que la vie, c’était plus pour elle. Elle était la grand-mère d’Élona.

Annie, celle qui tient un genre de bistrot que tu as forcément déjà vu. Celui où la télé est en panne et où les clips passent sans le son…

Impossible de ne pas faire le lien avec certains des personnages de Franck Bouysse. On est dans la même veine d’écriture. Une écriture d’une qualité telle que tu ne sais jamais comment dire quand tu dois en parler.

Pas facile de toucher à la sacralité des enfants en expliquant ce que certains sont capables de leur faire. Pas facile.

Je me souviens d’une phrase, dans le premier roman de M’sieur Herry, qui s’appelle « L’héritage Werther » où le personnage demande à l’adolescente qui lui fait face :

« T’as pas de copain ?

– De copain ?

– Oui, de petit ami…

– Pour quoi faire ? J’ai déjà mon oncle… »

De mémoire, je cite, alors pardon si j’ai un peu déformé, mais l’esprit est là.

Quand je te parle de qualité d’écriture, je veux simplement dire qu’elle est à l’os. Sobre, précise, une écriture qui te touche juste au milieu du ventre.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.