Mordred – Justine Niogret

Mordred – Justine Niogret

Éditions Mnémos

Il était posé là, au-dessus d’un carton de livres, comme s’il était remonté tout seul à la surface pour me faire de l’œil. Arthur et ses potes, je les connais depuis des années. Les légendes arthuriennes aussi. Je suis fan des éditions Terres de brumes, entre autres, et ils ont publié un gros tas de bouquins sur cette période.

Mais Mordred… Le fils incestueux de Morgause et d’Arthur… Le moins connu des chevaliers, celui par qui la honte est arrivée.
il y a quelques jours, je te parlais de style.

Justine Niogret, c’est ça. Un style, une respiration, un chant grégorien.

Un roman court, mais juste de la bonne longueur, avec le parfait nombre de pages, le nombre exact de mots, les virgules et les points-virgules parfaitement placés…

Voilà.

Alors bien sûr que comme tout le monde, tu connais Arthur, le patron. Tu connais sa sœur, Morgane, ou Morgause, tu connais Lancelot, le mec qui fricotait avec la gonzesse d’Arthur, mais Mordred, tu en avais entendu parler ?

Mordred, donc, c’est le fils né de l’inceste entre Arthur et Morgause.

Il aurait été facile, ou en tout cas plus simple, d’écrire comme tout le monde et de nous raconter une histoire vaguement arthurienne, comme tant d’autres l’ont déjà fait.

Justine, elle sait pas faire ça.

Elle préfère nous donner sa vision à elle de ce chevalier si différent des autres.

Le pitch, comme d’habitude. Mordred est couché sur son lit et il a mal. Le dos en compote, à cause d’un tournoi qui s’est mal fini, et il se souvient.

Il se souvient de son enfance, de ses années d’apprentissage, de ses rencontres avec la forêt et avec ses habitants, de sa bataille contre l’aspic, de ses discussions avec Arthur, son oncle-père…

Il se perd dans son sommeil et dans ses rêves pour tenter d’oublier la douleur. Cette douleur qui ne le quitte pas.

Alors un roman sur la douleur, physique, bien sûr, mais aussi sur celle qui t’envahit quand tu oublies tes rêves et que tu ne les retrouves plus. Quand l’enfant que tu étais disparaît au fond de tes cauchemars.

Mordred, tout au long du mythe qui a été créé par d’autres écrivains, est un traître, perfide et sans honneur.

Justine Niogret le réinvente et c’est foutrement beau.

Pas de quêtes chevaleresques dont d’aucuns ont le secret (et je t’avoue que d’aucuns m’emmerdent royalement), mais une introspection qui dure tout au long d’un récit parfaitement conduit. Justine nous raconte un personnage, à mille lieues des héros de Marvel, et Mordred devient celui que tu vois vivre et souffrir sous tes yeux.

Tu sens la douleur qui le cloue sur son lit de souffrance, tu touches toi aussi la peau blafarde de l’aspic, et tu sens la froideur de la mort.

Tu lis les faiblesses de ces hommes qui ne sont justement « que » des hommes et non pas ces héros mythologiques que les légendes ont façonnés.

Tu veux un petit extrait ?

« La vie n’est pas douleur, mais elle est perte. Comme les arbres d’automne. On voit les feuilles se ronger de ce brun, chaque jour un peu plus. Une fois la chose commencée, il n’y a pas de retour en arrière. »

Justine Niogret écrit bien. Vraiment bien. Ce talent est suffisamment rare aujourd’hui pour que je te le fasse remarquer.

Le talent…

Ce texte est juste beau !

Les descriptions des batailles de Mordred, dans la galerie souterraine, face à l’aspic, ou sur les champs de bataille vont te faire retenir ton souffle. C’est âpre, c’est violent. Les batailles de Mordred sont si loin de la dentelle qu’on tente de nous faire accroire quand on parle de cette époque et de ces nobliaux ridicules juchés sur des chevaux qui ressemblaient à des gazelles…

Les dialogues sont ciselés à la perfection, et tu fais la connaissance d’Arthur, le vrai, tel qu’imaginé par Justine Niogret, mais sans doute tellement plus proche de la réalité que le mythe que Hollywood a construit.

Un Arthur qui lui aussi porte un poids si lourd qu’il l’empêche sans doute d’avancer vers un destin qu’il n’a pas choisi. Croiser ce roi, vieillissant, usé par un règne qu’il n’a peut-être pas voulu, c’est le voir comme un homme. Juste un homme.

Que t’en dire encore…

Le terme du roman est à l’image de sa construction. Parfaitement maîtrisé.

Chacun d’entre nous doit tuer le père. C’est triste mais inévitable.

Une merveille.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.