Malencontre – Jérôme Meizoz
Malencontre – Jérôme Meizoz

Malencontre – Jérôme Meizoz

Malencontre – Jérôme Meizoz

Éditions Zoé

Pour que tu saches qui sont les éditions Zoé, avant toute chose.

Ils ont apporté en langue française Richard Wagamese, qui avec « Les étoiles s’éteignent à l’aube », « Jeu blanc » ou encore « Starlight » est un des écrivains qui m’a le plus marqué ces dernières années. Il est parti dans les grands espaces où paissent encore les bisons, où les arbres lui parlent doucement, et où le bruit de ses mocassins sur la mousse est presque imperceptible. J’espère qu’il est en paix.

Alors.

« Tout le monde l’appelle Le Chinois. On se moque doucement de lui, de ses poèmes, de ses « théories à la con ». L’année de ses quinze ans, il s’est épris de Rosalba. Elle, elle n’a rien vu, rien su et épousé l’héritier de la prospère Casse automobile. Au fil du temps, cet amour non partagé s’est librement déployé dans l’esprit fertile du Chinois. Le jour où Rosalba se volatilise, la police diffuse sans succès un appel à témoins. Pour comprendre cette histoire dont il perd sans cesse le fil, Le Chinois interroge les proches de la disparue. Toutes leurs voix dessinent l’inquiétant motif d’un miroir éclaté. Anti-polar et célébration de l’imagination amoureuse, Malencontre oppose à l’âpreté du réel les forces de l’humour et de l’invention.

Voilà. C’est globalement la quatrième de couverture. Je te fais grâce de la vie de l’auteur. Il faut juste que tu saches qu’il n’en est pas à son coup d’essai, qu’il a commis d’autres bouquins, et qu’il a reçu le Prix suisse de littérature 2018, pour un titre qui s’appelle « Faire le garçon ».

Voilà voilà.

Difficile pour moi d’aborder cette chronique.

Difficile pour deux raisons. La première, c’est que très gentiment les éditions Zoé ont accepté de me faire parvenir deux romans qui m’avaient tapé dans l’œil et que comme je suis un gentil garçon je me voyais pas dire du mal de ces romans (je déconne, tu me connais), et la seconde, c’est que je suis assez loin de ce que je lis d’habitude. Tu vas me dire que les voyages forment la vieillesse, et c’est pas faux, comme aurait dit tu sais qui.

C’est pas faux mais c’est pas simple non plus.

La première chose que je tiens à te dire, c’est que je suis tombé amoureux, comme Le Chinois, de Rosalba. Me fais pas écrire ce que je n’ai pas écris. Pas de Rosalba pour de vrai, mais de l’image que ce roman a réussi à inscrire au fond de mes yeux. Cette espèce d’évanescence que Le Chinois laisse transparaître quand il nous raconte la jeune femme.

« En ce temps-là, je l’avais désirée énormément, Rosalba. Chaque pli de son jean, chacune de ses chaussures, m’étaient connues. Très grande, gracile, sa démarche m’évoquait la vivacité inquiète d’un poulain. Elle alimentait les fantasmes de nombreux masturbateurs, au village, c’était certain. »

Ou encore, quelques lignes plus loin

« Entre-temps, je devais manger des yeux Rosalba, m’empiffrer de sa jeune existence, en faire des réserves pour l’avenir. »

Alors, ce roman , c’est donc juste une histoire rêvée par ce type, qui nous raconte ses fantasmes, vas-tu me glisser à l’oreille d’un air gourmand ou désabusé…

Non.

C’est autre chose.

C’est, l’air de rien, l’histoire de ces femmes qui, sans le vouloir vraiment, ou sans s’en rendre compte, finissent par n’exister qu’à travers l’imaginaire des hommes qui les croisent. Celles qui, par le plus grand des hasards, finissent par n’être qu’une image qui disparaît au fil des années, parce que comme une bougie trop utilisée, elles se consument irrémédiablement.

Comme si la disparition de Rosalba n’était liée qu’à cette désespérance qu’elles nous laissent entrevoir. Un destin presque imposé face auquel elles ne peuvent rien. Et c’est sans doute ce que Le Chinois nous laisse apercevoir derrière les rideaux des fenêtres. Ces fenêtres aux rideaux tirés pour que tu ne voies pas ce qu’il y a à l’intérieur. Pour que les secrets restent cachés au fond des mémoires de ceux qui les connaissent.

C’est, l’air de rien, l’histoire de ces hommes qu’on oblige à être à l’image de ces normes masculines que les autres leur imposent. Ces hommes qui sont l’antithèse de ceux qu’on les pousse à devenir et qui ne savent pas vraiment comment y échapper. Pas question ici de théorie du genre ou d’homosexualité, mais simplement de différences. Partir étudier loin du village où la vie est immuables depuis plusieurs décades laisse les autres, ceux qui sont restés, te traiter comme un intrus, comme celui par qui le malheur pourrait arriver. Les laisse aussi te traiter comme le paria ridicule que tu as toujours été, depuis ton enfance. Celui de qui on se moque, parce qu’il est différent.

L’histoire de ces villages où rien, jamais, ne doit changer. Où les normes sociales sont autant de barrières quasiment infranchissables. Où les vieux, les anciens, sont les garants que quoiqu’il advienne, ces barrières ne laisseront passer que ce qu’ils voudront bien t’offrir en partage.

Alors un roman sur lequel j’ai eu peu de prise, avec lequel je n’ai à aucun moment tenté de savoir, de comprendre et c’est sans doute ce qui fait sa force.

Ajouter à cela une écriture précise et poétique, pour moi qui suis resté à Villon, et j’ai aperçu les corbeaux, perchés au-dessus des pendus. Des phrases particulièrement fortes qui me sont restées en mémoire.

« Certaines personnes âgées sont comme des oracles, pense-t-il parfois, elles vous sortent au milieu de rien une phrase à graver dans le marbre. Quelques syllabes brèves et frappées comme des éclairs de chaleur, où l’on croit discerner un instant le fond des choses. – Sans la mort, je n‘aurais rien compris. »

Tu me connais un peu. J’ai souvent du mal à conseiller des auteurs que je ne connais pas depuis plusieurs romans, notamment des auteurs qui ne font pas partie de mon univers. Ceux qui ouvrent des horizons différents.

Du mal, parce que je ne me sens pas le droit de te dire « Va le chercher, tu vas adorer ce roman… »

Alors une exception, avec ce « Malencontre ».

Va le chercher, tu vas adorer ce roman, et revenir à cet auteur pour découvrir les autres cadeaux qu’il a à te faire.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce livre.