L’été circulaire – Marion Brunet

L’été circulaire – Marion Brunet

Albin Michel

T’as déjà vu ces cartes postales délicatement glissées dans les présentoirs de nos gentils revendeurs de souvenirs ?

T’en as envoyé de ces jolis paysages, de ces jolis marchés provençaux, de ces jolis groupes d’humains habillés comme des santons, à tes amis qui sont pas partis en vacances parce qu’ils avaient peut-être pas assez de thune pour aller au bord de la mer ?

T’as écrit quoi derrière ?

Pourquoi je te demande ça ?

Parce que Marion Brunet aurait pu écrire, elle aussi, une carte postale. Des jolis mots sur du joli papier, avec de jolies images dedans. Bon, on va pas se mentir, je l’aurais sans doute pas lu en deux jours. Je l’aurais d’ailleurs sans doute pas lu du tout.

Jean-Patrick Manchette, le mec qui a écrit, sans doute (c’est moi qui décide alors je dis ce que je veux) les plus belles chroniques de l’histoire de la chronique de polars, disait justement du polar qu’il était un roman « social ». Après avoir longuement débattu avec moi, je suis tout à fait d’accord avec Monsieur Manchette. Pour qu’un roman me bouscule, il doit être social, c’est-à-dire me parler de ce qui se passe aujourd’hui, ou de ce qui s’est passé hier, sans fioriture, mais avec des mots qui disent la vraie vie. Tout le monde ne sait pas faire ça.

Forcément.

Sinon, la rentrée littéraire ne serait qu’une immense fête au lieu de ce galimatias monstrueux d’arrachage d’arbres pour en faire du papier chiotte.

Je parle pas du dernier rouleau de PQ de Zemmour, Ghislaine, j’explique.

Donc pas de carte postale pour ce roman, mais une description « à l’os » de cette France que tu croises au milieu des gens quand tu vas te promener à la campagne. Cette campagne que tu imagines peut-être bucolique, avec ces gens souriants, ces gamines en shorts au ras des fesses qu’aucun pervers ne convoite, ces papas débonnaires et ces mamans souriantes.

Bien sûr que tu les as vus.

Peut-être que tu les as même enviés ces habitants de nos fières campagnes productrices de bonheur et de joie de vivre.

Marion Brunet nous raconte ces gens normaux, ces habitants du Vaucluse, même si l’histoire aurait pu se dérouler n’importe où, pourvu qu’il y ait des pères autoritaires, des mères frileuses, des mômes souriantes et pleines de vie.

Une histoire de vie, toute simple, de ces vies qui basculent un jour parce que quelque chose a grippé les rouages du quotidien.

Une petite fille, sans doute séduite parce qu’elle est trop petite pour être elle-même la séductrice, une petite fille qui porte soudain en elle l’avenir de l’humanité et que son père refuse de voir comme une femme, sa sœur, différente parce qu’elle a les yeux de David Bowie, finalement la véritable héroïne de cette histoire, la mère, qui se cache derrière son passé et qui s’invente un présent, le père…

Le père, dont la violence exacerbée par la peur de l’autre n’attend qu’une excuse pour exploser au visage de sa fille, celle qu’il aime d’amour, celle qu’il n’a pas vu grandir…

Ce père qui devient, par le jeu de l’écriture, un salaud ordinaire. Le même que celui que tu croises sur ces marchés où les touristes reluquent le cul des petites filles, « sans penser à mal » comme ils disent après.

Manuel et Séverine, Céline et Johanna. Ils ne te quitteront pas pendant quelques jours. Parce que tu vas les voir partout. Ils te rejoindront cet été parce que Johanna, tu vas la croiser aux jours de chaleur, quand les corps se découvrent à la brulure du soleil.

Tu vas les croiser parce que Marion Brunet ne te parle pas de la France « d’en bas », celle des pauvres, mais de celle qui a souvent du mal à joindre les deux bouts, parce que c’est difficile les trente derniers jours du mois.

Tu vas la croiser quand tu les entendras dire du mal des autres, ceux qui pompent les allocs sans rien faire, ceux qui bouffent pas de cochon, les cons, ils savent pas ce qui est bon, ceux qui disent pas de mal mais qui n’en pensent pas moins, d’ailleurs, comme disait le chanteur, ils comptent parmi les gens qu’ils aiment bien, un Pédé ou un Africain…

Alors aussi cette envie de quitter ces endroits d’où on ne part pas. D’où on ne peut pas partir, comme si tes pompes restaient collées à la boue des chemins et que ta vie ne soit qu’un truc sans avenir, sans rien à espérer que d’être un peu différent…

Parfois, tu ne réussis pas à être différent. Tu es juste pareil, et ça te file envie de gerber de ne rien pouvoir changer…

Je t’ai pas parlé de Patrick, le pote de Manuel.

Ni de Saïd, le beau gosse.

Viens le chercher ce roman, parce qu’il faut que tu le lises et que tu entendes l’histoire que Marion Brunet te raconte.

Elle raconte bien, drôlement bien.

Une écriture d’une puissance rare, croisée chez ces auteurs que j’aime d’amour (littéraire, me fais pas dire ce que j’ai pas dit),  déconcertante parfois, parce que la poésie des mots cachée derrière l’analyse au scalpel des sentiments dits, et la moiteur de cet « été circulaire », dont, encore une fois, tu te souviendras longtemps…

Tu vas marcher juste au bord du vide, toi aussi, et tu vas avoir peur de tomber.

D’aucuns, sur le ouaibe, ont dit que ce roman était un roman politique.

Politique…

Sans doute.

C’est tout ce que j’ai à dire…