Les lamentations du coyote – Gabino Iglesias
Les lamentations du coyote – Gabino Iglesias

Les lamentations du coyote – Gabino Iglesias

Les lamentations du coyote – Gabino Iglesias

Éditions Sonatine

 

Alors d’abord, il y a les bras du garçon qui te raconte l’histoire du coyote. Il boxe pas, il pousse de la ferraille ou des troncs d’arbre, je sais pas exactement, mais je crois savoir pourquoi j’ai pas vu un ouaibeur ou une ouaibeuse qui en dit du mal.

C’est pas forcément pour ça que les dithyrambes abondent, mais d’ici à penser qu’il y a un lien de cause à effet, il y a un pas que je franchis en bondissant allègrement.

Dans ce roman, Pedrito et son papa vont à la pêche. Ils ont décidé d’attraper un poisson. Le poisson de tous les poissons. Mais sans doute qu’on s’en fout du poisson, ce qui transparaît dans ce chapitre, le premier, c’est l’amour du père et du fils.

T’es tombé pile-poil dans le conte de fée que t’attendais pas vraiment aux dires des éditeurs sur la quatrième de couverture, que, comme moi, tu lis jamais.

Le papa, il s’appelle Don Pedro, et page 17, « un craquement sonore fit sursauter Pedrito, et la moitié droite de la tête de son père disparut dans un nuage de gouttelettes rouges. »

Fin du conte de fée.

Il y a du rouge, du sanguinolent, du grisâtre qui s’échappe du crâne du père.

« Tuer le père » qu’il disait le barbu au cigare, donc ça, c’est fait.

Et le coyote ?

Le coyote, il sauve des mômes. Les mômes exploités et fracassés par les gangs, ces mômes à qui il permet d’entrevoir le chemin de la « frontera » qui les mène au pays de tous les espoirs. Le coyote, c’est un prêtre sans la soutane qu’ils entrouvrent devant les enfants. Un mec qui est sûr que Dieu lui file un coup de main, et qu’il ferme les yeux sur les trucs un peu limites qu’il est obligé d’envisager.

Un roman choral dont certains feraient bien de s’inspirer.

Jaime, Alma, Eduardo, Cookie, Immaculada… et puis la Bruja.

Autant d’histoires différentes et qui se rejoignent toutes à travers les pages de Gabino Iglesias.

Donc, la frontera, l’endroit où le mec avec la mèche orange mettait les gosses dans des cages. T’avais oublié ? Gabino, il a pas oublié. Il a pas oublié ce désespoir qui fait mourir des mômes étouffés dans des camions parce Maman appuie trop fort sur leur tête pour pas qu’ils fassent de bruit.

Gabino nous explique que c’est pas la faute à pas de chance, c’est notre faute à nous. Je sais que t’as jamais tiré sur les Mexicains qui voudraient bien passer derrière le grillage parce que la vie est plus belle là-bas, que t’as jamais pris l’argent de ces gens qui fuient la misère ou la guerre, qu’en fait, comme moi, tu regardes tout ça comme s’il s’agissait d’une histoire, et que t’as parfois tendance à fermer les yeux, mais c’est pourtant la réalité.

Les responsables, c’est nous.

Ceux qui les regardent mourir, étouffés par le sable dans le désert qui borde la frontera, c’est nous aussi.

Alors te parler un peu du style de M’sieur Iglesias, tu sais que c’est ma came.

Un film.

Un de ceux qui te laissent pantois après les deux heures et quelques de visionnage. Je t’ai causé du roman choral, puisque chacun des chapitres est un personnage différent, un personnage qui s’inscrit dans l’histoire de tous, un petit carré qui fabrique cette couverture qui recouvre l’histoire des États-Unis.

Alors bien sûr que tu vas te rendre compte que Gabino n’est pas le plus grand fan de Trump, et loin s’en faut, mais tu vas te rendre compte aussi que la poésie peut parfois se nicher au milieu du sang et des larmes, au milieu de la désespérance de ces migrants qui persistent à apercevoir le soleil derrière la bâche du camion qui les emporte vers un ailleurs souvent pire que l’endroit d’où ils sont partis.

Un dernier point, et il est important.

Les légendes qui émaillent ce roman, des légendes sorties tout droit de ces pays d’Amérique Latine qui ne sont pour la plupart d’entre nous que des paysages sur des photos ou un écran d’ordinateur, ces légendes qui font partie de la vie de ces rêveurs et qui nous emportent un peu plus loin que la réalité.

Des légendes qui nous éclaboussent de sang et de larmes, mais qui façonnent aussi cette identité qui ne nous appartient pas et qui nous laisse parfois pantois, tellement la nôtre, d’identité, a été gommée par ce que nous sommes aujourd’hui. Tous pareils, derrière nos écrans, tous pareils devant le labyrinthe dont nous sommes incapables de sortir.

Un reproche, quand même.

Une petite centaine de pages supplémentaires nous aurait permis de toucher les âmes de ces personnages que nous présente Gabino Iglesias. Tu sais que j’ai plutôt tendance à réclamer de l’os, mais dans ce cas précis, j’aurais aimé que l’écrivain nous fasse profiter de cette verve pour une demi-heure de plus.

On est dans le haut du panier de la littérature, je vais pas te mentir. Tu vas passer un vrai beau moment, que tu ne regretteras pas. Tu sais que malheureusement, souvent, j’ai tendance à regretter mes vingt balles, mais pas là.

Depuis un moment, je m’étais pas régalé à ce point avec un roman noir. Sans doute parce que la plupart des auteurs ont tendance à chercher les mots plutôt que les laisser sortir.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.