Les âmes grises – Philippe Claudel

Les âmes grises – Philippe Claudel

« J’ai essayé aussi d’ouvrir la fenêtre mais la poignée m’est restée dans la main, alors j’ai tapé du poing sur le carreau qui s’est brisé, je me suis entaillé, j’ai mêlé mon sang au sien, j’ai gueulé, gueulé à la rue, fort comme un chien, avec une colère de bête que l’on maltraite. Des portes se sont ouvertes, des fenêtres. Je suis tombé à terre. Je suis tombé. Je tombe encore. Je ne vis plus que dans cette chute. Toujours. »

Tu vois le truc ?

Une écriture juste magique par sa simplicité, par les mots employés qui sont tout le temps à la bonne place.

Il est sorti en 2003.

Peut-être que comme moi, t’es passé à côté.

Peut-être.

Si c’est le cas, cours.

Va le chercher.

C’est ma deuxième baffe du mois.

La deuxième après « Julius Winsome ».

Tu vas le commencer et tu vas pas en sortir. Tu vas pas pouvoir. Ce roman va t’emporter au côté des hommes et des femmes dont il parle. Tu vas te rendre compte que toi aussi, t’es une de ces âmes grises dont parle Joséphine.

Une âme grise.

Le temps que tu vas passer avec Philippe Claudel, à te laisser emporter par cette puissance considérable du raconteur d’histoires, c’est que du beau temps.

Je peux pas te dire, pas envie de déflorer ce que tu vas découvrir.

Tu vas entendre le canon au loin, parce qu’on est en plein dans la boucherie de 14-18. Tu sais cette drôle de guerre qui a assassiné un million et demi d’hommes. Celle qui a fabriqué les monuments aux morts.

Tu vas entendre les plaintes de ces mômes qui sont partis, la fleur au fusil, et qui sont revenus défigurés, estropiés, quand ils sont revenus.

Tu vas entendre les cœurs de tous ces gens que tu vas côtoyer pendant presque 300 pages.

Tu vas détester le juge Mierck, capable de demander des œufs mollets devant le corps tout froid d’une petite fille de dix ans.

Tu vas aimer Lysia, toi aussi, comme les autres.

T’auras envie de parler à Destinat parce que sa tristesse est si grande que tu vas pouvoir la toucher avec tes mains sur les pages du livre.

Tu vas te souvenir des tranchées, de celles dont on t’a parlé, parce que forcément, t’y étais pas. T’as pas piétiné dans le sang et dans la boue.

T’as pas assisté à l’agonie du siècle d’avant celui où t’es né.

Tu peux pas comprendre, avant les dernières pages, pourquoi celui qui te raconte cette histoire te donne l’impression de vomir sa haine des hommes à chaque fois que tu tournes un feuillet.

Parce que c’est un roman de suggestion, d’effleurement, d’images, et de sourires, de petites histoires, de petites morts, juste à côté des centaines de milliers d’hommes qui tombent pour un kilomètre carré de boue supplémentaire.

Tu sais, la guerre, elle est jamais très loin.

Il suffit parfois de monter sur une colline pour voir les obus exploser.

Pour voir les âmes s’envoler.

« Les salauds, les saints, je n’ai jamais vu. Rien n’est ni tout noir, ni tout blanc, c’est le gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c’est pareil… T’es une âme grise, joliment grise, comme nous tous… »