Le pouvoir du chien – Thomas Savage
Le pouvoir du chien – Thomas Savage

Le pouvoir du chien – Thomas Savage

Le pouvoir du chien – Thomas Savage

Éditions Belfond

 

Si je me souviens bien (je déconne, c’est écrit sur la quatrième de couverture) Thomas Savage a écrit treize romans. Mais il n’était pas superstitieux, ça porte malheur.

Quant à celui qui nous intéresse, il se passe dans le Montana. Tu te souviens de « Au milieu coule une rivière » ? c’est là. Des paysages tellement immenses qu’ils semblent démesurés, un hiver si rigoureux que les arbres cassent à cause du gel, et des hommes rudes bien au-delà de ce qu’on peut imaginer à l’abri de nos murs embués par le chauffage central. Des hommes rudes bien au-delà de ce que nous sommes, affalés (pas tous) sur des canapés confortables. Je sais, je peux pas m’empêcher d’en remettre une couche, c’est mon côté homme des bois ardéchois, même si l’Ardèche et le Montana, il y a un petit écart de civilisation.

Pour que tu comprennes dans quel livre tu mets les yeux, je te dépose délicatement un extrait, avant de commencer cette chronique. Le début du roman, pas de spoiler. Attention, ça pique un peu.

« C’était toujours Phil qui se chargeait de la castration. D’abord, il découpait l’enveloppe externe du scrotum et la jetait de côté ; ensuite, il forçait un testicule vers le bas, puis l’autre, fendait la membrane couleur arc-en-ciel qui les entourait, les arrachait et les lançait dans le feu où rougeoyaient les fers à marquer. Étonnamment, il y avait peu de sang. Au bout de quelques instants, les testicules explosaient comme d’énormes grains de pop-corn. Certains hommes, paraît-il, les mangeaient avec un peu de sel et de poivre. « Amourettes », les appelait Phil avec son sourire narquois, et il disait aux jeunes aides du ranch que s’ils s’amusaient avec les filles ils feraient bien d’en manger eux aussi. »

Tu vois, je t’ai prévenu. Un roman pour de vrai.

Un roman, encore un, où la nature joue un des personnages principaux, juste à côté de « Little Big Horn », le jour où les Sioux ont flanqué une déculottée à Custer.

« Bien fait, disait un petit garçon que j’ai beaucoup aimé. J’aime drôlement mieux quand c’est les Indiens qui gagnent. »

Le Montana, c’est aussi Jim Harrison et ses « Légendes d’automne ».

N’oublie pas quand tu liras ce roman qu’en 1924, la modernité se heurtait souvent violemment aux traditions séculaires qui refusaient de disparaître. La propriété et ses barrières de barbelé fait son apparition, des barrières derrière lesquelles on parque les Amérindiens, ceux qui justement, ont botté le cul de Custer. Un peu comme aujourd’hui, quand on condamne à 18 mois de prison le type qui a giflé le pingouin, et qu’on le met dans une cage pour 4 mois ferme.

Je dis ça je dis rien, Ghislaine, c’est parce que j’ai les abeilles. Grave.

Donc, Phil et Georges, deux frères, deux éleveurs, deux personnalités, à l’inverse de ce que tu peux imaginer. Ils ont fait des études, Phil surtout, et gèrent leur ranch en bonne intelligence, comme on dit.

Phil s’occupe de l’élevage et Georges de la compta et des papiers.

Phil, dans son berceau, à tout récupéré, et Georges, quant à lui, s’est contenté des restes. Phil est capable de juger un homme en quelques secondes, et de déceler chez lui la moindre faille à exploiter. Il est homophobe, raciste, en bref tout ce que tu aimes chez les garçons d’aujourd’hui.

« Il y a des gens qui peuvent s’entendre avec des Juifs ou des négros, mais ça les regarde. Phil, lui, ne pouvait pas les supporter. »

Pas envie, comme certains, de t’expliquer de quelle manière Thomas Savage s’attaque au mythe du cow-boy et du western, ça me gonfle quand on me dit les choses qui doivent rester à découvrir dans un roman.

Les pages qui vont te faire comprendre la perversion de Phil quand il s’adresse à Peter, sont justes, et sans doute, parmi les meilleures qu’il m’ait été donné de lire depuis longtemps.

Ne pas oublier, non plus, que la relation fraternelle, toute en nuances, entre Phil et Georges, est violemment bousculée par l’arrivée d’une femme. Et ne pas oublier que ce roman a été écrit en 1967, à l’époque où les cow-boys, dans l’imaginaire populaire, et pas que, étaient des mecs virils, macho, et sans nuances. Ne pas oublier que ce roman à sa sortie, a scandalisé les bien-pensants. Un peu comme « L’épi monstre » de Nicolas Genka, en 1962. Un des derniers, ou le dernier, roman censuré en France, le pays des libertés (je rigole). Je t’en ai jamais parlé, on verra si je me sens la chronique un de ces jours.

Alors bien sûr que tu vas penser à London, parce que les descriptions de la Nature (je sais, j’ai mis une majuscule) ne sont jamais fantasmées, que tu vas toucher l’écorce des arbres et sentir le froid te mordre les doigts.

Tu vas entendre la haine entre les éleveurs et les cultivateurs, ceux qui posent des barbelés sur la prairie, et puis tu vas démystifier le cow-boy, tu verras. John Wayne, et ses grosses paluches, va sans doute te paraître un peu plus nunuche malgré ses airs virils…

Des pages réellement bien au-delà de ce que la littérature nous donne à découvrir, de plus en plus souvent, des vrais mots, posés sur le papier, et comme le disait celui qui a tout mon respect, et même un peu plus :

« À moins que cela ne sorte de ton âme comme une fusée, à moins que rester muet ne te rende fou ou suicidaire ou assassin.

N’écris pas.

À moins que le soleil en toi ne te brûle les tripes, n’écris pas.

Quand le moment viendra, et si tu as été choisi, cela se fera tout seul et cela continuera jusqu’à ta mort ou jusqu’à ce que cela meurt en toi.

Il n’y a pas d’autre manière et il n’y en a jamais eu d’autre. »

Charles Bukowski

 

C’est Pierre Furlan qui a traduit « Le pouvoir du chien ». Je tenais aussi à lui rendre un tout petit hommage, parce que les traducteurs, on a parfois tendance à les oublier…

Un des meilleurs romans que j’ai lu ces derniers mois, et c’est tout ce que j’ai à dire.