Le grand Paris – Aurélien Bellanger

Voici l’histoire édifiante d’un jeune homme, fils de, promis au destin de supplétif de la cohorte hétéroclite des Rastignac de toutes amplitudes, des âmes damnées vouées aux deux corps du roi et des visionnaires estampillés qui soignent la douleur de leur propre finitude en s’associant à des projets «symboles d’éternité» susceptibles d’assurer «la domination occidentale sur le monde». Le tout sous l’œil ravi de l’armée mexicaine veillant à la stabilité sociale et à la bonne marche du processus d’accumulation du capital.
Cet étudiant en phase terminale d’une formation d’urbanisme se lie à un de ses enseignants qui devient rapidement son mentor. Leurs conversations érudites parfois alambiquées car alcoolisées sont savoureuses.
Progressivement ce guide dévoile son projet de devenir le pygmalion du Prince, cet homme politique improbable idéalement embusqué sur un balcon-tremplin de la place Beauvau.
Le récit prend alors un tour plus journalistique. La stratégie s’élabore, fournir les clefs efficaces susceptibles de donner de l’épaisseur à cette coquille politique égocentrée et prédatrice ayant horreur du vide. Les vides sont béants, le Prince est tendu vers l’objectif de les investir et en premier lieu les classes populaires, désormais négligées, pour le moins, par la superstructure républicaine, politiques et intellectuels ayant un peu trop forcé sur la potion que l’on baptisera Terra Nova peu après ; que cela soit au prix de l’instrumentalisation hasardeuse de l’islamisme peu importe.
Mentor a besoin d’un factotum, l’étudiant désormais thésard fera l’affaire; s’ensuit un parcours de formation peu banal jusqu’à la consécration, intégrer les cercles rapprochés du Prince et s’abandonner à la «joie intense, libératrice, de servir un homme … qui avait atteint un statut tel dans l’opinion qu’on tolérait …qu’il s’affranchisse … de toutes les normes du droit naturel» ; écartés le souvenir de Bonaparte et les craintes pour les libertés publiques.
Le sacre advient, l’ordre de mission suit, «réinventer Paris», les perspectives s’ouvrent devant l’Urbaniste désormais démiurge. «J’avais en main la ville moderne comme un pâte malléable, comme une substance visqueuse et magnétique que je devais figer sur l’une de ses formes possibles»; «j’accomplissais une œuvre.»
La tache est rude, l’Urbaniste vacille, son tropisme mystique, la fatigue, l’alcool et des prémices de désillusion se conjuguent, la possibilité de la chute pointe son nez….
L’ écriture soutenue en adéquation avec la tension électrisant les personnages offre peu de répit ; c’est un texte qui emporte, très visuel au point que l’on se prend à imaginer un prolongement multimédia mêlant photos, vidéos, récitants, bande-son, …
Un régal.