Le dernier invité – Anne Bourrel

Le dernier invité – Anne Bourrel

La manufacture de livres

Tu t’en souviens sans doute pas, mais il y a deux ans, à huit jours près, je parlais d’Anne Bourrel, et de son livre qui s’appelle « Gran Madam’s ». J’avais été complètement bluffé par cette écriture, précise et poétique à la fois, par des phrases comme : « La prostitution, ça pèle un être humain. Je suis à vif. »

Si tu veux lire la chronique, avant de décider si tu vas le chercher, va voir, c’est là : Gran Madam’s

Dans une de ses chansons, celle qui s’appelle « Hope », Gaëtan Roussel dit : « Tu te rappelais pourtant de tout », et sans doute qu’il ne parle pas des secrets de famille. Sans doute.

Sans doute que dans « secrets de famille », il y a les non-dits aussi. Ou les dits qu’on ne veut pas entendre…

Sans doute.

Dans ce roman, il y a « La petite ». Elle est pas vraiment petite, mais tout le monde l’appelle comme ça. Elle court sur les chemins de la vie. Comme si la course à pied, la musique dans les oreilles, le bruit de son cœur qui bat, l’aidaient à oublier les orages et les coups de la vie. Ceux dont elle a voulu parler. Les coups donnés par ceux qui ont refusé de l’écouter.

Elle se rappelle de tout, elle n’a rien oublié.

Parfois, il suffit d’un regard pour tout raviver. Pour que la violence apparaisse.

Le regard d’une enfant, ou celui d’un homme qu’on croyait oublié.

Alors un roman sur cette violence enfouie au plus profond des petites filles qui sont devenues des femmes, celles qui portent au cœur de leur ventre les coups donnés par les hommes qui les ont bafouées.

Celles qui portent en elle cette colère que tu croises parfois dans le regard de ces passantes que chantait Brassens.

Le rouge de ces cheveux qui explose aux yeux des autres.

L’odeur insupportable des bergamotiers qui lui rappelle la puanteur du monde dans lequel elle vit, ce monde dans lequel vivent aussi ceux qui prennent le pouvoir sur les femmes. Ce monde dans lequel tu vis aussi quand tu regardes et que tu laisses faire.

Alors un roman sur l’alcool aussi. Cet alcool qui permet à ceux qui le boivent jusqu’à la lie d’oublier qu’ils savent. Qu’ils ont vu mais qu’ils ont voulu fermer les yeux et le cœur à la plainte de la petite qui est venue leur dire la souffrance.

Ces traces laissées dans la vie des membres de la famille, comme celle laissée par le café sur la robe de celle qui va se marier. Tu crois que si tu la laves, ça ne se verra plus. Qu’il faudra savoir pour la deviner encore.

Tu te goures.

La trace, elle reste. Toujours.

Les tatouages sur la peau de La Petite, comme pour symboliser les cris poussés en silence parce que la voix se casse dans la gorge, parce que la voix est étouffée par la main de l’autre posée sur la bouche de la petite fille.

Tu vas penser à ce roman, longtemps, quand tu entendras quelqu’un dire « Va jouer en bas » à ce môme qui voulait juste rester là, avec ses parents, juste rester là. Parce que personne ne sait vraiment qui sont les monstres qui se cachent en bas…

Tu y penseras quand tu entendras le bruit de la feuille qu’on déchire…

Le bruit de la feuille qui empêche les petites filles de grandir, parce que leur vie a été déchirée le jour où l’autre a broyé leur cœur de femme en devenir.

Tu vas y penser quand tu entendras un enfant inventer un mot. Un mot que tu ne connaissais pas et que tu n’oublieras jamais.

Un jour, un petit garçon m’a dit qu’il était content.

« On a eu une bonne parlation » il m’a dit.

Alors parfois j’ai fermé les yeux, j’ai écouté La Petite me dire qu’elle aurait voulu grandir plus vite. Devenir une femme. Ne plus entendre la feuille de papier qui se déchire.

Elle n’a pas pu.

Elles sont tellement nombreuses à ne pas pouvoir. À hurler en silence leur peur des monstres qui vivent en bas…

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.