Le chant de la Tamassee – Ron Rash

Le chant de la Tamassee – Ron Rash

Éditions Le Seuil

Un roman sur la guerre de Sécession qui continue
de faire rage dans les états qu’on appelle unis entre nous. Un roman sur ce Sud
qui se bat, aujourd’hui encore, pour prouver qu’il existe sans le Nord. Un
roman sur ces habitants des campagnes et des montagnes qui, aujourd’hui encore,
doivent simplement prouver que leur capacité à être n’a rien à envier à ceux
des villes. Un peu comme chez nous, finalement. T’as jamais entendu parler des
« culs terreux » ?

Voilà. Cette espèce d’arrogance de ceux de la
ville alors que ce sont ceux des campagnes qui les font bouffer.

Le personnage principal, c’est Ruth. Ruth
Kowalsky. Elle est principale, mais elle est morte.

Je crois que je viens de flinguer le suspense…

Noyée dans les eaux furieuses de la Tamassee.
Quand tu crois que t’es plus fort qu’une rivière de montagne, tu perds. Quand
t’es qu’une petite fille et que tu le sais pas, tu perds aussi.

Alors Ruth, elle a perdu et la Tamassee, elle a
gagné.

Elle a perdu l’équilibre, et sa chute, a entraîné
toute une communauté avec elle. Dans ce roman, il y a des écolos, des pas écolos,
des paysans, des mecs qui vivent grâce au tourisme, des hommes politiques qui
sont certains d’avoir les réponses à toutes les questions, et ils sont tous persuadés
qu’une rivière, on peut la détourner, juste cinq minutes, et qu’elle n’en a
rien à péter. Ils se gourent.

Tous.

Sauf les écolos.

Il y a aussi la souffrance de parents qui ne
peuvent pas faire leur deuil sans que le corps de leur petite fille soit
remonté à la surface, sans qu’ils puissent la voir.

Et comme dit Séverine Chevalier, dans « Les
mauvaises », « après une fille morte, on s’en fout un peu de lutter ».

Alors une histoire de pognon, encore, parce que
finalement, depuis l’invention de la planche à billets, c’est ce qui régit ce
monde. Parce que la nature, elle n’a qu’à s’adapter à l’homme. Comme si la
nature en avait quelque chose à faire de l’homme…

Dans le roman, il y a Maggie, aussi. Maggie, elle
est photographe de presse. Et elle revient juste là où elle a grandi, avant de
quitter ce coin paumé et de partir pour la grande ville. Réussir…

Elle revient dans ce Paradis qu’elle a connu quand
elle était môme, puis ado, puis jeune femme face à ses premières amours. Les
amours, elles restent marquées dans la tête, pas forcément dans le cœur. Parfois,
celui qu’on imaginait Superman, celui qui porte son caleçon par-dessus ses collants,
s’est transformé en un type normal, comme les autres, avec un début de ventre
et les cheveux qui tombent.

Alors c’est un peu Harlequin, tu vas me dire.

Perdu.

C’est Ron Rash.

Ron Rash qui t’explique comment une communauté
peut flinguer la forêt, même si elle l’aime d’amour, comment des gens, quand
ils deviennent une foule, peuvent prendre les mauvaises décisions et se
transformer en ces bulldozers qui ravagent l’Amazonie. Sauf que là, on est en
Caroline du Nord, pas en Amazonie. Sans doute que finalement, c’est pareil. Le
fric, ou l’intérêt personnel, passent au premier plan et la nature est loin
derrière…

Alors une histoire de compassion, de rédemption,
parce que dans les romans de Rash, il y a tout. Parce que quand ceux qui
viennent de dehors ne voient face à eux qu’un groupe de paysans, sans capacité
à comprendre les grands axes de la politique… Culs-terreux, je t’ai dit. Tu te
souviens ? Tu te souviens comment celui qu’ils ont élu nous cause dans le
poste ? Comment il nous explique qu’on a rien compris à l’économie de
marché et qu’il suffit de traverser dans les passages cloutés pour trouver un
boulot ?

Ce sont les mêmes dans ce roman.

Ceux qui secouent la tête d’un air condescendant
quand tu leur dis que peut-être ils se gourent.

Il y a les médias, aussi. Ces médias qui mettent
au premier plan la vente de leurs déblatérations sans se soucier des gens qui
sont en souffrance. En décidant simplement que le chiffre d’affaire est ce qui
passe en premier…

Et puis il y a la culpabilité. Celle que certains
parents portent comme une croix parce qu’ils n’ont pas été à la hauteur des
attentes de leurs enfants. Je t’ai dit, « après une fille morte, on s’en
fout un peu de lutter… ». Sauf quand t’es une mère et que tu veux la voir,
cette fille morte. La voir pour pouvoir lutter contre cette culpabilité qui t’étouffe
au point de t’empêcher de respirer, de t’imaginer ta fille au fond de cette
rivière, luttant pour pouvoir remonter à la surface, puis abandonner, et puis attendre
la rédemption, et enfin mourir, à sa place…

Alors un roman sur l’amour, bien sûr, et sur la
haine parce l’un sans l’autre ne peut pas exister, comme le noir et la blanc,
le Mal et le Bien.

Je pense que t’as compris. « Le chant de la
Tamassee », le loupe pas.

C’est tout ce que j’ai à dire…