Le bourreau du Pape – Serena Gentilhomme
Le bourreau du Pape – Serena Gentilhomme

Le bourreau du Pape – Serena Gentilhomme

Le bourreau du Pape – Serena Gentilhomme

La manufacture de livres

 

De 1796 à sa mort, Giovanni Battista Bugatti, devenu légendaire sous le nom de Mastro Titta, rendit cinq-cent-seize “justices” pour le Vatican, torturant et exécutant sur la place publique, au nom du Pape. De ce bourreau passionné par son art et porté par sa foi, il ne nous est resté que peu de choses. Quelques lignes de description de Charles Dickens et Lord Byron qui assistèrent au spectacle, le catalogue de ses exécutions commentées de sa main et des mémoires, fictives, publiées sous la forme de feuilleton dans la presse à sensation du XIXème siècle.

Spécialiste de la culture italienne, passionnée par le monde du crime, Serena Gentilhomme reprend ces sources diverses pour nous livrer les mémoires apocryphes du bourreau légendaire.

Voilà voilà.

On va pas se raconter des balivernes, quand j’ai vu passer ce pitch sur le catalogue d’une de mes maisons d’édition préférées, je me suis pensé, comme mon grand-père que tu connais bien maintenant face à un coin à morilles, “Nom de Dieu !”. Alors j’ai demandé à Madame Manu de me le faire passer si elle voulait bien.

Quelques jours plus tard, je regardais l’objet avec délectation, d’autant que la couverture est chouettement belle.

De plus, à l’intérieur, j’ai un dessin de la dame qui a commis le bouquin. Quand je dis un dessin, c’est pas vrai. Elle m’a gentiment écrit quelques mots sur les “confessions véridiquement apocryphes d’un monsieur très tranquille.”

M’intéresser à la vie de Mastro Titta en me le présentant à travers un dialogue, c’était pas gagné. Tu connais un peu mes goûts et ma propension à lâcher les pages quand elles commencent à me sortir par les yeux.

Même si la préface est réussie, à sa lecture, j’ai commencé à me regarder dans le blanc des yeux et à me dire que c’était pas forcément une bonne idée d’avoir démarré ce roman en pensant que j’allais avoir une bonne surprise.

Soyons clairs, pour ce qui concerne l’apocryphation, je suis resté à l’évangile de Thomas, que l’église (je mets une minuscule si je veux) a jeté à la benne sans même me demander mon avis.

La phrase de cette fameuse préface qui m’a décidé à me laisser emporter à travers ces mémoires, c’est celle-ci :

bref, le conformisme absolu, qui trouve sa plus néfaste expression dans l’obéissance aveugle au pouvoir. Dérivant sur la vague obscure qui sépare la vie de la mort, le vieillard à la mémoire immédiate défaillante insiste sur sa bonne foi qui l’a mené à l’abolition de son libre arbitre, sans se douter que le sommeil de sa raison a fait pire que produire des monstres…

Il l’a métamorphosé en monstre.

J’ai donc lu cette phrase. L’abolition du libre arbitre, en ce moment, c’est un truc qui murmure à mes oreilles. J’ai aimé ce qu’elle me laissait entrevoir, et j’ai commencé à tourner les pages, les unes après les autres.

Le dialogue entre Dom Ignatio Gianati, le jésuite, et Mastro Titta s’ouvre sur le mauvais caractère du bourreau qui accueille le prêtre en lui précisant qu’il en espérait un autre. et surtout qu’il n’attendait sans doute pas un castrat.

  • Quoi ? Admet-on les castrats dans les ordres, maintenant ? Quelle époque.

Sans doute que ma plus grande difficulté, pendant les premières minutes,  a été de rester dans ce dialogue. Difficile parce que je lis peu de romans sans description de paysages, sans mise en place d’un décor, quel qu’il soit, sans le bruit du vent dans les arbres. Puis je me suis rendu compte, au faît de ma lecture, qu’à aucun moment ça ne m’avait manqué.

Que justement ce dialogue était la clé de la réussite de ce roman.

Sans doute aussi que la qualité des références de Serena Gentilhomme est une autre clé. On entend dans les mots qu’elle écrit l’amour qu’elle porte à la culture italienne, et quand cet amour transpire de cette façon, on ne peut qu’écouter l’histoire qu’elle nous raconte.

L’histoire de ce monstre, qui à aucun moment, ne remet en question la justice demandée par ses supérieurs. Qui a aucun moment n’est pris de compassion pour ceux qu’il torture et exécute. Pour qui le péché d’orgueil, relevé par son confesseur, n’est en aucun cas le sien.

Les référence à Dante, elles-aussi, ont participé à mon plaisir de lecture, parce qu’un jour, à Florence, je me suis assis sur “il sasso di Dante”, une pierre ainsi nommée devant un petit estaminet, et que je me suis senti tout proche de cet homme, parlant de l’enfer comme s’il y était allé et en était revenu.

Mais concernant Francesco, je reste dubitatif, à cause de son cou où la blondeur de ses boucles s’estompait dans une broussaille de poils drus, d’un blanc tirant sur le gris, rappelant la fourrure des jeunes loups.

Chacune des “justices” rendues par Mastro Titta est reliée à l’animal que lui a rappelé le cou du condamné. Du loup à l’agneau… comme si au moment crucial, l’humain disparaissait derrière l’animal.

Et les femmes, vas-tu me demander avec un regard curieux…

c’est que tous les cous de femelle se ressemblent, contrairement à ceux des hommes.

Alors quelques sourires, parfois, au détour d’une description :

Elle refusa qu’on lui coupe les cheveux, tressés dans une savante coiffure qu’elle me supplia de ne pas déranger quand je montrerai sa tête à la foule. Ce furent ses derniers mots.

Si tant est que tu puisses imaginer sourire à ces descriptions.

Et puis 

Je mis la corde à ce cou de… de serpent : fin, flexueux et souple, comme celui de toutes les femelles.

Au terme de cette lecture, si j’avais eu encore des doutes sur la capacité de la torture à faire avouer n’importe quoi à n’importe qui, tous ces doutes auraient été levés. Je me suis simplement imaginé le nombre de morts que l’église (toujours pas de majuscule) avait à son actif.

Quand je te dis l’église, il faut que tu entendes les religions. Combien de sacrifiés à la gloire de dieux qui, s’ils en avaient eu conscience à travers leur omniscience,  nous auraient immédiatement retiré notre libre-arbitre…

J’ai décidé de ne pas t’en dire plus.

Serena Gentilhomme a écrit un vrai roman noir, à partir de bribes et d’une cape à capuche rouge, à partir de l’envie de raconter une histoire, et d’aucuns, tu les connais, feraient bien de s’en inspirer.

Poser des mots sur le clavier, c’est facile.

Quelqu’un a dit un jour, que si on asseyait un million de singes devant un million de machines à écrire, l’un d’entre eux finirait par écrire du Shakespeare…

Mais avoir réussi à me faire adhérer à ce roman, je te le redis, c’était pas gagné.

Serena Gentilhomme a réussi à me faire imaginer l’homme, le monstre, caché sous la capuche rouge.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.