Laurence Biberfeld – Entretien

 

 

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir folle ?

J’espère que je n’ai que failli. Blague à part, l’écriture a toujours été assez viscérale et elle m’a beaucoup servi, non seulement à bidouiller ces petits univers que sont les bouquins, mais aussi à poser des fragments de tripes chaudes pour les laisser refroidir et les examiner avec une certaine distanciation. L’écriture, pour moi, a pu être curative (mais dans ce cas elle est uniquement personnelle, à usage intime et à détruire, elle n’a aucun intérêt littéraire). Mais oui, disons que j’utilise l’écriture dans différents contextes, elle m’est vraiment indispensable. Elle m’aide à penser.

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

Oui, j’adore ça. J’en écris par crises, de loin en loin, et j’en lis de même. Je n’y consacre pas assez de temps, comme à la BD d’ailleurs, ça m’énerve. J’aime les poèmes de Bukowski, ou ceux de Salem, mais j’aime aussi les poèmes très oniriques, visuels, sensoriels, comme ceux de Neruda ou Lorca. J’apprécie aussi la poésie très travaillée, très riche, j’adore Genet, par exemple. Je trouve que sa poésie est ce qu’il a fait de mieux.

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petite ? Ou c’est juste du boulot ?

Non, je crois aux dispositions, j’aurais été emmerdée, avec mes poumons en sucette, s’il m’avait fallu devenir marathonienne, et j’ai beaucoup de mal avec les chiffres. En revanche, parler et écrire a toujours été quelque chose que je faisais avec facilité et plaisir. Après bien sûr que c’est du boulot, si on ne veut pas faire du sur-place toute sa vie, et pour peu qu’on s’intéresse un peu à ce qu’on fait, si on n’évolue pas, on régresse très rapidement, dans ce domaine comme dans d’autres. C’est quelque chose de dynamique, ça réclame d’être fouillé, travaillé.

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

En fait, l’erreur, l’hystérie et la peine sont aussi une forme. Mais je suis d’accord là-dessus, tout académisme est un suicide de la forme concernée. Nous travaillons sur un matériau très riche, et qui ne cesse de s’enrichir. Il s’enrichit par les marges et les soubassements de la langue, parce que ce n’est jamais l’écrit qui fait évoluer la langue. L’écrit la fixe, au contraire. C’est le parler qui la renouvelle. L’Académie, c’est une aberration bien française. Ça consistait pour l’élite à confisquer la légitimité de la langue, à la purifier, l’ennoblir. Ce qui signifiait non pas la prendre telle qu’elle était, assez peu écrite et très très hétérogène, très souple, très variable, pour faire juste une sorte de catalogue du vocabulaire, des expressions et usages, de la grammaire et de la syntaxe, ce qui aurait constitué un travail insensé, mais intéressant, non, en fait dès le début il s’est agi de l’amputer, de la corseter, de la nettoyer, de l’homogénéiser, et surtout de la débarrasser de tout ce qu’elle avait de populaire. Je crois que c’est une institution unique au monde, l’Académie. Ça fait dresser les cheveux sur la tête. Donc bien sûr Bukowski a raison. Notre matériau c’est la langue, toute la langue passée, présente et à venir, orale ou écrite, on n’a pas à se limiter de ce côté-là. Après les auteurs qui finissent par réécrire le même livre… Certains s’épuisent, c’est vrai. Je crois qu’il faut éviter de se répéter, mais j’imagine que le marché du livre étant ce qu’il est, à certains auteurs qui se vendent on fout la pression pour qu’ils crachent les bouquins comme des pépins de pastèque.

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Ah oui, il faudrait que je trouve des rideaux, tiens. Mais oui, je balance pas mal. Il m’est arrivé de m’apercevoir, au bout d’une centaine de pages, que ce truc sur lequel je suais sang et eau n’était ni fait ni à faire, comme on dit. C’était de la merde, quoi. J’imagine que ça arrive à tout le monde.

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Ah oui, le livre, la fiction devenant de plus en plus un objet industriel calibré, il est certain qu’il existe des techniques pour fabriquer ce genre de produit. C’est ce qui se passe pour les Harlequins, une forme standard avec tel évènement à un rythme de tant, un protocole de déroulement du récit, un catalogue de personnages, et roule Milou. Ou les Styne, chair de poule, qui ont tous le même gabarit. Sans que ça soit aussi caricatural, d’autres formes industrielles de bouquins, du thriller à la romance, ont tendance à proposer toujours un peu le même produit, comme des tomates bien calibrées. Ce sont des produits de grande consommation, et donc faire ce genre de bouquins ne réclame guère plus que la maîtrise d’une machine-outil qui fait des godasses, par exemple. Ça peut être de belles godasses, Ça ne sera jamais d’étonnantes godasses de cordonnier, avec un cuir particulier, traité de façon unique, sur un dessin original. Je ne crois pas qu’il existe de gens vraiment incultes. Certains illettrés ont un bagout vraiment incroyable, et l’écrit n’est jamais que du discours couché sur du papier. J’ai lu des textes de gens qui n’avaient jamais écrit qui étaient non seulement aussi étonnants que leur vie, mais écrits de façon très vivante et originale. Mais moi j’aime toutes les formes. J’aime aussi la littérature précieuse, j’adore des auteurs qui sont alambiqués et hermétiques, et à titre personnel j’aime bien tout mélanger. J’aime le langage. Le Clézio a eu le culot de dédier son Nobel à Elvira, une conteuse amérindienne qu’on disait un peu alcoolique, un peu putain, et en tout cas totalement analphabète. Ce que met en scène cette jeune femme, dans un style qui lui est propre et qu’il décrit joliment, est effectivement de la littérature. L’édition est confisquée, c’est un fait, par une petite classe de gens qui la norment et surtout la rentabilisent. Mais il leur est difficile de confisquer toute la littérature, qui s’exprime sur une échelle beaucoup plus large, en dehors des clous et des machines à sous. Heureusement…

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? T’en penses quoi ?

Alors là catégoriquement non. Un auteur, des fois je me dis qu’on ne devrait même pas connaître son nom. Qu’on lise ses bouquins est suffisant. J’ai rencontré un type cet été qui m’a dit que c’était incroyablement orgueilleux de vouloir être jugé sur ce qu’on écrit. Je n’ai carrément pas compris ce qu’il voulait dire, je me fouille encore pour comprendre. Mais vraiment on s’en fout de qui on est ! C’est ce qu’on écrit qui est important. Je lui avais parlé d’un projet que j’ai eu, que j’appelais le projet Fernando, du nom de Pessoa, qui eut quatre hétéronymes (dont un qui avait un pseudo) et plus de soixante pseudos. Je voulais faire écrire des gens et moi-même sous pseudos, une sorte de coopérative… Voilà une façon d’être tranquille. L’un des hétéronymes de Pessoa, Alberto Caeiro, écrivit : « Si après ma mort, on veut écrire ma biographie…rien de plus simple. Il y a seulement deux dates – celle de ma naissance et celle de ma mort. Entre l’une et l’autre tous les jours sont à moi. » Et ce type qui était un immense génie de la littérature et dont la vie fictionnelle est une vraie jungle à donner le vertige, n’a pratiquement pas vécu au sens qu’on donne à ce terme. Il se foutait de la réalité. Il n’a eu qu’une vague liaison, est passé de petite piaule en petite piaule, de plus en plus alcoolique, pour mourir à quarante-sept ans. Et que dire d’Emily Brontë ? Cette écrivaine géniale a passé sa courte vie à sillonner la lande avec ses chiens, à écrire, dans un isolement extrême. Et puis elle est morte de la tuberculose à trente ans, sans avoir rien vécu de particulier, du moins en apparence. La vie des écrivains n’est pas intéressante pour expliquer ce qu’ils écrivent, comment ils l’écrivent. Ce n’est tout simplement pas la bonne entrée.

One thought on “Laurence Biberfeld – Entretien

  1. “le marché du livre étant ce qu’il est, à certains auteurs qui se vendent on fout la pression pour qu’ils crachent les bouquins comme des pépins de pastèque.” Bien dit. Vraiment intéressant cet entretien, la langue de bois c’est pas son truc.

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