La route – Cormac McCarthy

 

« Il ne savait qu’une chose, que l’enfant était son garant. Il dit : S’il n’est pas la parole de Dieu, Dieu n’a jamais parlé. »

Voilà. Je t’ai dit le roman.

Tu veux savoir autre chose ?

Un de mes films préférés du monde et de l’univers connu, c’est « No country for old men ». Une de mes pièces préférées du monde et de l’univers connu, c’est « The Sunset Limited ».

J’imagine que tu as vu le film, sinon, dis rien. Regarde-le au plus vite.

La pièce de théâtre, c’est autre chose. Je crois pas qu’elle soit traduite en français, mais tu dois pouvoir la trouver avec des sous-titres si tu parles pas la langue de la cousine de Shakespeare. C’est un huis-clôt phénoménal avec deux acteurs phénoménaux. Tommy Lee Jones et Samuel Lee Jackson. Phénoménal. Une discussion entre un croyant et un athée. Phénoménal, je te dis.

C’est aussi de Monsieur McCarthy.

Genre.

Pas de pitch. Pour quoi faire ?

Un type marche, avec son fils, un petit garçon qui pose des questions, parfois, qui pleure parfois, qui a froid souvent, et qui veut retrouver sa Maman.

Elle est morte, sa Maman.

Comment veux tu résumer le bruit des pas qui marchent dans la cendre, la pluie qui tombe sur la bâche qui leur sert de couverture… Comment veux-tu résumer le monde qui n’existe plus ?

Comment veux tu écrire les mots que l’homme n’a plus pour dire les oiseaux à son fils…

Comment veux tu décrire la peur de l’autre, de celui qui n’a plus rien à perdre, plus rien à attendre ?

Dire la nourriture qu’il n’y a plus, celle qu’ils cherchent jusque sous les corps momifiés de ceux qui n’ont pas eu le temps de s’abriter.

Emmener l’enfant voir la mer, celle dont il se souvient, celle au bleu presque étincelant…

Te raconter des moments d’une telle intensité que tes yeux se brouillent parfois pour laisser la place aux images que Cormac McCarthy te donne à voir, qu’ils se ferment aussi parce que la perversion humaine n’a pas d’égale sur la terre dévastée qu’ils leur ont laissée.

Écrire pour tenter de deviner ce qui nous fonde, ça non plus, c’était pas gagné. Certains ont essayé, mais peu y sont parvenus.

Le lien avec d’autres auteurs a été remarqué par nombre de lecteurs, des liens avec Primo Levi ou Edgar Hilsenrath et « Nuit ».

Bien sûr.

Et alors ?

Doit-on, sous prétexte que ce que l’on décide d’écrire sur la fin d’un monde, ne pas le faire parce que d’autres l’ont déjà proposé ? Doit-on, sous prétexte que l’on raconte une histoire maintes fois racontée, réinventer la littérature ?

Doit-on, sous prétexte que Baudelaire nous a déjà murmuré son spleen et le ciel pesant comme un couvercle, ne plus écrire de poésie ?

McCarthy te démontre avec un brio extraordinaire qu’on peut inventer une langue, ancienne et archaïque, et te donner à entendre un père qui parle à son fils, à travers les regards qu’il a pour lui…

Sans doute que cette peur de demain l’interroge, puisque les questions posées dans « The Sunset Limited » sont les mêmes.

Je te traduis un extrait, alors pardon aux puristes comme Anatole Pons et autres professionnels s’ils lisent mes démolissages.
« Je ne crois pas en Dieu […] Et la justice ? La fraternité ? La vie éternelle ? Bon Dieu, homme. Montre-moi une religion qui prépare à la mort. Au néant. C’est une église dans laquelle je pourrais entrer. La vôtre prépare seulement à une autre vie. Pour les rêves, les illusions et les mensonges. Si vous pouviez bannir la peur de la mort du cœur des hommes, ils ne vivraient pas un jour. Qui voudrait de ce cauchemar si ce n’est par peur du prochain ? L’ombre de la hache plane sur chaque joie. Chaque chemin se termine par la mort. Ou pire. Chaque amitié. Chaque amour. Tourment, trahison, perte, souffrance, douleur, âge, indignité, et hideuse maladie persistante. Tous avec une seule conclusion. Pour vous et pour tout ce dont vous avez choisi de prendre soin. Il y a la vraie fraternité. La vraie fraternité. Et tout le monde est membre à vie. Vous me dites que mon frère est mon salut ? Mon salut ? Eh bien, damnez-le. Maudissez-le sous toutes ses formes. Est-ce que je me vois en lui ? Oui. Je le fais. Et ce que je vois me rend malade. Me comprenez-vous ? Pouvez-vous me comprendre ? »
Pas d’espoir au bout de la vie, et pas d’espoir non plus pour ce père et son fils qui marchent au milieu d’un grand rien.

« Maman est morte » disait Camus.

Maman a choisi de se donner la mort et c’est sans doute ce qu’envisage souvent l’homme de ce roman. Rejoindre la femme et les souvenirs qui l’assaillent parfois au détour d’une nuit d’insomnie.

Peut-être que ce père nous ressemble, nous qui allons laisser un monde dévasté à nos enfants. Peut-être que le fils ressemble à ces générations nouvelles, ces mômes qui portent en eux l’espoir de lendemains sans poussière ni cendre…

Un dernier truc.

Quand tu verras un de ceux que tu ne regardes pas pousser son caddie, son caddie avec toute sa vie dedans, tu verras le père. Tu chercheras du coin de l’œil le petit garçon.

Parce que « S’il n’est pas la parole de Dieu, alors Dieu n’a jamais parlé. »

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.