La femme des sables – Abé Kôbô

Le Livre de poche

 

Un roman, encore un, que je regarde depuis des lustres. J’avais acheté la première traduction, mais ne l’ai jamais lue vraiment. Quelques bribes, tout au plus. Des mots, parfois, comme échappés d’un texte que je ne comprenais pas. Des mots, comme posés au hasard sur des pages que je tournais sans vraiment être attentif à ce qu’elles disaient.

Tu sais, comme si je n’avais pas été prêt à entendre cette langue dont certains disent qu’elle est la quintessence du langage du pays du soleil levant…

Un tout petit pitch, pour que tu comprennes que je suis à un million d’années lumières de mes lectures habituelles.

Un homme, qui collectionne des insectes, se pointe dans un village au bord de la mer. Un village presque enfoui sous le sable, au point que la plupart des maisons ne sont visibles qu’au fond d’un trou. Et le trou se remplit de sable.

Il accepte d’être hébergé dans l’une de ces maisons.

Je sais.

Mon style diffère de ce que tu peux lire d’habitude. C’est parce que j’ai un immense respect pour cette langue découverte à travers la traduction de Georges Bonneau.

Quand il se rend compte, le matin, que l’échelle qui lui a permis de descendre au fond du trou a été retirée. Il est coincé, prisonnier, et l’obsession qui va le poursuivre tout au long du roman, c’est : « Comment je me tire d’ici ? »

Voilà. Tu sais presque tout.

Alors quand je te dis que je suis à quelques kilomètres de mes lectures habituelles, il faut que tu comprennes que ce roman, je l’ai lu à voix haute. Enfin… murmurante, la voix. Pour ne pas non plus casser les bonbons à ceux qui partagent les endroits où je lis…

Histoire d’un homme qui se découvre, page après page, grain de sable après grain de sable. Pas d’action, pas d’immenses paysages, pas de descriptions de fin du monde. Juste ce sable, qu’il arrache de son corps, jour après jour, matin après matin. Ce sable qui recouvre le monde qu’il croyait connaître.

Un huitième de millimètre. Des milliards de huitièmes de millimètre. Le sable comme un animal.

Le sable comme une métaphore de cette condition humaine à laquelle nous renvoie Abé Kôbô. Pourquoi sommes-nous sur Terre ? Pourquoi vivons-nous ? Quel est ce combat que nous livrons, jour après jour, contre le temps qui nous entraîne inexorablement vers l’ensevelissement ?

T’as vu, c’est pas gai.

Alors bien sûr, mon côté ex-psy a voulu y voir une espèce de psycho-analyse, la guérison de ses psychoses par l’écriture, par le constat que nous ne sommes que ce que nous offre la vie. Que le bonheur peut être simplement un seau plein d’eau fraîche, une radio espérée et dont on tourne le bouton pour entendre une voix qui ne soit pas la nôtre. Un acte du quotidien transformé en un acte sacré.

Tu as déjà vu une Maman donner le sein à son enfant ?

C’est ce que je veux dire par sacré.

Abé Kôbô est sans contestation possible l’un des plus grands écrivains japonais.

Un de ceux que je vais garder près de moi. Au même titre, et sans doute sur l’étagère au-dessus de celle où j’ai déposé Ryù Murakami et ses « bébés de la consigne automatique ». Je sais. Je t’en ai jamais parlé. J’ai un peu de temps, alors il est possible que je le fasse.

Abé Kôbô, donc, qui a obtenu le Yomiuri avec « La femme des sables ».

Un peu comme si l’académie Goncourt avait créé un Goncourt de l’apothéose. Tu vois le niveau du Monsieur ?

Je devrais dire le niveau qu’avait le Monsieur. Il est mort en 1993.

J’ai un peu potassé le sujet, tu t’en doutes, après avoir fermé ce roman. Ce texte. Cet OVNI de la littérature. Il est dit un peu partout qu’un des sujets de prédilection de Abé Kôbô était l’aliénation, ou la perte d’identité.

Sans doute.

Il pensait aussi que sans épreuve, le bonheur ne pouvait pas être atteint.

C’est ce qui provoque, à la lecture, cette angoisse profonde, qui te maintient en apnée sur plusieurs lignes.

Le sable comme un écrin, où les angoisses des hommes sont mises à l’abri, puis le sable comme un écran, où elles sont projetées face à lui.

Tu en veux un tout petit morceau ?

« L’homme était comme cire dans la flamme : la sueur lui suintait, il fondait. Par tous les pores de la peau, la sueur lui perlait. Sa montre s’était arrêtée, il ne savait pas quelle heure il était. »

Ou encore :

« La lime de ce sable qui sans cesse tombe et se déverse, cette lime surtout qui, visant si droit, lui racle juste l’extrémité des nerfs… Tout cela, il est condamné à trouver la patience de l’endurer ! Il y avait une femme… il y avait du sable… il y avait une jarre, vidée de son eau… »

J’ai lu quelque part qu’il fallait le scrupuleux talent et l’infaillible savoir de M. Georges Bonneau, qui n’ignore rien de l’âme du Japon, de sa langue et des œuvres littéraires, haï-kaï, tanka, ou romans, pour que nous puissions atteindre enfin dans son intégralité et dans sa pureté originelle un des livres les plus étranges et les plus saisissants de la littérature d’aujourd’hui.

Je pense que c’est aussi grâce à cette traduction que j’ai senti le goût du sable, que j’ai parfois étouffé, recouvert, à mon tour de ces huitièmes de millimètre.

J’ai pensé à Kafka, parfois, au détour d’une phrase, au détour d’une situation offerte par Abé Kôbô à ses lecteurs…

Tu vois, on est loin du roman américain que je lis régulièrement.

La langue atteint ici une espèce de sophistication que je n’avais que rarement rencontrée.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman…