Justine Niogret – Entretien

 

On va se tutoyer, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

eh bien ça roule mon poto.

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir folle ?

Peut-être. Je ne sais pas. Ma mère l’était, cliniquement. Elle a passé mon enfance à essayer de me faire croire qu’elle avait dit, elle, ce que je venais de dire. Qu’elle pensait, elle, ce qu’elle imaginait que je pensais. J’imagine qu’écrire, et encore plus publier, est une façon de dire « j’ai pensé, dit et écrit cela. » Graver ma parole et mes rêves, à moi.

Je ne sais pas si on peut écrire dans l’optique d’être célèbre, aujourd’hui. Il y a quelques décennies, sans doute. Dans quelques décennies, allons savoir. Mais là, tout de suite, non. Il n’y a plus d’auteurs célèbres, ou si peu qu’ils ne sont pas auteurs, mais auteuràsuccès, peut-être. On gratte tous. Même les plus « classiques », ceux qui prennent le moins de risques, grattent autant qu’ils peuvent. On est dans l’ère de la misère des auteurs. On continue à vivre sur le fantasme d’une télé, d’un roman, et d’un château acheté en Sologne avec son premier relevé de droits d’auteur.

Pour ton « ça te parle ? » oui, ça me parle. On peut me retirer beaucoup de choses, mais pas le style. On aime ou on aime pas, ça parle ou pas, mais j’en ai un. Du coup, est-ce que j’écris pour ne pas devenir folle ? Je n’aurais pas dit ça comme ça, mais dans l’écriture, et en voyageant dans mes mondes, j’exprime des choses qu’on a plus le droit d’exprimer ici et maintenant. J’ai une rage tout court et une rage de vivre qui sont bien trop brûlantes pour le métro, la télé et les rues pavées. Ça ne tient pas dedans. Et comme le plus grand espace au monde est celui qu’on a dans la tête, et bien j’écris. Entre autres.

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

J’ai toujours lu de la poésie. Si la poésie est uniquement rime, je n’en lis pas beaucoup. Si la poésie est image et force, alors j’en lis, toujours, et j’en écris, toujours. Crowley, Donaldson, Tolkien, les textes norois, tout est musique et tout est poésie.

J’en écris, du moins je me lis, oui, parce que je m’ennuie, je me suis toujours ennuyée avec les livres qui racontent une histoire et pas des gens. Les rebondissements m’emmerdent copieusement. Quand je lis, je veux apprendre quelque chose sur moi. Je veux chialer comme un veau. Je veux vivre.

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petite ? Ou c’est juste du boulot ?

Oui. C’est facile de tout expliquer par le talent, et c’est un truc qui m’emmerde aussi ; une jongleuse, une cracheuse de feu, un costumier médiéval, une forgeronne, un peintre, dès que c’est bon on parle de talent, pour surtout ne pas prononcer le mot travail. Il y a une façon de faire croire aux gens que tout est atteignable, que le jour où on voudra, il n’y aura qu’à, et on sera à ce niveau. Non. Je pourrais très bien chanter, parce que j’aime ça, parce que j’ai une chouette voix, mais comme je n’ai jamais appris, pris le temps d’apprendre, fait des efforts sur ce point-là, ce but-là, au final je chante comme une merde, et c’est un fait.

Par contre je crois aux compréhensions. J’ai toujours compris les mots, ils m’ont toujours comprise. Et j’ai pris le temps pour eux. Ce sont des amis, sans doute mes meilleurs. Je pense que nous nous aimons. Donnez-moi un instrument de musique, n’importe lequel, et j’en tire des hurlements grotesques. Tous. Sans exception. Donnez-moi une plante et je la fais crever. Je ne comprends ni les plantes ni les instruments de musique. Mais je comprends les mots. C’est ça, pour moi, ce qu’on appelle talent ou don. La simple compréhension de la logique, de la sensibilité de l’outil, de la matière, de l’objet.

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

Je ne pense rien de l’académisme. Il n’est pas pour moi, ça n’est pas ma voie. Je n’ai même pas le bac. Je ne pense rien des auteurs qui écrivent le même livre à chaque fois. Ça n’est pas ma voie, du moins je ne le pense pas. Je ne veux pas entrer dans les temples. Dans le sens religion ; je ne suis pas de ces religions qui ont une hiérarchie, dans lesquelles il faut l’intervention d’un humain qui, lui, sait, pour interagir avec le dieu. Je suis de ces vieilles religions qui sentent le sable et la terre, dans lesquelles on expérimente le dieu soi-même. Je n’accepte aucun filtre entre moi et la réalité de ce que m’offre le monde.
5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Non. Je ne fais que du premier jet. Je relis une fois, le lendemain, et c’est tout. Je ne retravaille pas. J’écris de la passion, de la rage, de la violence. On ne coiffe pas la violence pour la rendre plus présentable pour la photo de classe. Ça n’aurait pas de sens. Je ne force personne à me lire, à accepter ce que je fais, alors je n’ai pas à faire l’effort de me changer. Et puis pour quoi, dans quel but ? Je suis comme je suis, j’ai le droit d’exister telle que je suis. J’ai passé l’âge de m’excuser.

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Oui, clairement. Il faut des portes pour tout le monde. Le seul ennui, c’est qu’aujourd’hui on publie surtout ceux-là en disant qu’ils sont des génies littéraires. Il y en a ; King explique qu’il a une écriture bien rangée et très quotidienne, sans passion, justement, et je trouve qu’il a été génial. Il parle de sa boîte à outils, King, il ne parle pas de ses tripes.
Quant à moi je n’ai pas de base. Enfin, de base comme il faudrait le dire, avec des diplômes et des exposés et je ne sais même pas quoi. J’ai lu. Beaucoup. Énormément. Je n’ai fait que ça pendant des années. Mes bases à moi sont là, j’imagine. Ça me va. De toute façon je n’en ai pas d’autres.

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? T’en penses quoi ?

Je ne suis pas à un niveau de reconnaissance qui me ferait me poser cette question. Sinon, là, tout de suite, ma réponse est non. Je n’appartiens à personne. Et je n’aime pas la société.