Je tue les enfants français dans les jardins – Marie Neuser

Je tue les enfants français dans les jardins – Marie Neuser

J’ai une admiration sans faille pour les profs.
C’est comme un préambule.
Une admiration sans faille pour ces p’tites nanas qu’on envoie dans la gueule des loups en imaginant que tout le monde va s’en sortir indemne. Pour les p’tits mecs aussi d’ailleurs.
J’ai grandi dans une zone compliquée, où par moment, et quelques années plus tard, des bagnoles ont brûlé sur les parkings… Mais j’ai eu aussi la chance d’être un parmi ceux qui faisaient les malins. Un parmi ceux qui faisaient pleurer les profs d’italien.
Je déconne.
Tu crois que je vais te raconter ma vie ?
J’ai jamais fait d’italien, et ma scolarité a échappé aux poncifs que tu peux lire un peu partout. Du bol, j’ai eu.
J’ai pas vraiment connu le côté façonneur de sacs à merde dont parle Marie Neuser non plus. J’imagine qu’être le plus jeune des classes que j’ai croisées m’a permis d’échapper à ça aussi.
La belle vie je te dis.
Marie Neuser nous raconte un prof. Un de ces professeurs qui croient dur comme acier au carbone que tous les mômes ont leur chance. Que tous les mômes peuvent y arriver et que finalement obtenir une agrégation d’italien donne la capacité d’enseigner, quel que soit l’endroit où on te dit d’aller.
Elle s’appelle Lisa. Et elle décide de ne pas suivre le conseil du premier inspecteur d’académie qu’elle croise et qui lui dit de sauver sa peau, pas d’enseigner…
Enseigner à des élèves qui n’ont pas envie d’apprendre, c’est évidemment très compliqué. Il y a des gosses qui sont des durs, des vrais, des voyous qui n’en ont rien à péter de la première affectation de leur professeur d’italien. Il sont là parce qu’on les y oblige mais veulent définitivement être ailleurs. J’ai croisé, il y a quelques années, un prof qui m’a raconté que certaines de ses élèves se prostituaient pour pouvoir acheter des vêtements de marque… Alors ne va pas imaginer que Marie Neuser invente, tu te goures.
Dans l’ensemble, un gros tas de merde à façonner à sa convenance.
C’est pas moi qui le dis, c’est elle.
Et c’est là que c’est parfaitement mis en scène. Tu vois la bascule arriver, et tu assistes au moment précis où elle décide qu’elle cesse d’être une victime.
Alors un roman, court, sur la vocation, sur notre capacité à devenir, sans que personne ne s’y attende, un assassin. Un roman sur l’envie ou le besoin de transmettre.
Un roman sur la violence à laquelle sont confrontés au quotidien ces jeunes profs qu’on envoie à l’abattoir et qui finissent, parfois, au bout d’une corde ou à l’hôpital après avoir avalé des cachets.
Un roman aussi sur la magie qui s’échappe souvent du regard d’un professeur ou de l’un de ses élèves.
Un roman, enfin, sur le mal-être, celui qui t’oblige de temps en temps à laisser ta bagnole au milieu d’une route et à te casser à pieds pour rentrer chez toi. Tu te souviens du film ?
Un roman sur ces mômes qui hurlent dans les salles de classe pour prouver au monde qu’ils existent.
Un roman enfin sur les pédés, les enculés et les morts qu’on nique, je te le jure sur La Mecque.
Une langue sans aucune concession, et c’est te dire si on est loin de la rédac de quatrième proposée par certains… Sans concession parce qu’elle nous écrit la vie. La vraie vie réelle de la réalité.
Je ne sais pas comment je réagirais ou du moins comment j’aurais réagi face à cette violence quasi perpétuelle, cette violence qui est nourrie au quotidien par des insultes ou des remarques sexistes.
Je ne sais pas jusqu’à quel point j’aurais supporté sans réaction violente, un peu comme le crucifié, en ne cherchant qu’à justifier l’attitude de ceux qui font face au professeur par un mal-être lié à leur éducation, au renoncement des parents, ou à l’argent facile.
Je sais pas.
Vraiment pas.
Quand je lis les retours de Virginie Ventura ou de Céline Lapertot, je me dis que certaines de ces petites nanas font ce qu’il faut pour aider ces mômes, pour transmettre, mais quid des autres, de celles qui ne peuvent pas ?
Pareil. Je sais pas.
Marie Neuser est prof. Je l’ai croisée, il y a quelques jours. J’aurais bien voulu lui poser la question.
Jamais trop tard.
J’ai passé un vrai très bon moment de lecture.
Bref, intense, et c’est suffisamment rare pour être signalé.
C’est tout ce que j’ai à dire…