Je serai le dernier homme – David Coulon

Je serai le dernier homme – David Coulon

Éditions Lajouanie

J’ai traîné. David m’a fait un dessin sur son bouquin il y a quelques mois, et je l’ai posé sur une étagère en me disant que je le lirai plus tard. Plus tard a tardé, et voilà.

Difficile de te parler de ce roman. Plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est atypique, et ça, à la base, c’est plutôt une bonne nouvelle. Atypique dans la façon dont David te raconte l’histoire, et atypique dans la façon de poser les mots sur le clavier.

Parfois, j’en ai assez de ces romans qui sont tous écrits de la même manière. Pas d’originalité dans les lignes que tu découvres au fil des pages tournées. Rien qui te découpe le cœur ou les tripes et qui te laisse la fameuse trace des pas dans la neige.

Pas nombreux ceux à me laisser cette impression.

Tu sais que je suis grave difficile, même si je fais des efforts, eu égard au boulot que demande l’écriture des trois cents pages nécessaires pour faire un bouquin vendu vingt balles. Je suis difficile mais je mets de l’eau dans mon sang, pour te rappeler le titre du dernier roman de M’dame Lapertot.

Mais c’est pas le sujet.

Au début, je continue à pas te mentir, j’ai eu du mal. J’aurais même tendance à dire que ça m’a gonflé. Une écriture passée au hachoir à viande (ou à légumes si t’es végétarien) qui a eu du mal à me faire adhérer à l’histoire. Mais comme David, je l’aime bien, j’ai continué.

Je me suis surpris au bout de quelques pages supplémentaires, à comprendre que cette histoire n’aurait pas pu être racontée autrement. L’apnée nécessaire pour attacher tes pas à cet homme qui avance, à bout de souffle, jusqu’au bout du chemin que l’auteur a imaginé pour lui, n’était possible qu’à travers ces phrases courtes, presque uninominales parfois, et c’est sans doute ce qui permet d’en dégager la moelle.

Alors il est question de mort dans ce roman, de celle d’une jeune femme d’abord, puis de celle de ces usines qui ferment un peu partout, et qui laissent les âmes dévastées.

Il y est question de rédemption, peut-être, cette rédemption que les casseurs d’emplois cherchent à travers ces unités de reclassement où on te propose un nouveau boulot à l’autre bout de la France, un nouveau boulet que tu devras traîner jusqu’au jour où on te dira que t’as fini. T’as assez bossé, t’as le droit de mourir en paix avec ton emphysème et ton barbecue en dur.

Je m’égare, je sais Ghislaine, mais parfois y a des trucs, que ça m’énerve.

Tu verras la fumée sortir de ces cheminées du Nord, même si tu sais que y a plus personne dedans. David Coulon, il te la fait sentir la fumée,et c’est pas aussi facile que de l’écrire comme ça.

Tu vas aussi comprendre pourquoi certains rentrent chez eux et se tirent une balle dans la tête ou se pendent à la poutre de la grange quand il n’y a plus assez de thune pour filer à bouffer à ta famille. Tu vas comprendre la honte de ceux à qui on a tout enlevé, notamment le droit de faire partie du troupeau.

Tu vas sans doute aussi reconnaître certains de ces couples que tu as croisés, ceux qui font semblant d’avoir encore leurs rêves en commun, semblant d’avoir de l’amour entre les deux oreillers quand ils se couchent le soir, semblant d’être ensemble parce qu’ils ont peur d’être seuls.

Alors tu vas voir la misère aussi. Pas celle de l’Afrique où ils cherchent l’eau jusque dans les flaques pleines du pétrole de Total, mais celle de ces femmes et de ces hommes qu’on a jetés comme des outils trop usés, dont l’obsolescence a été programmée pour leur soixante-cinquième anniversaire…

Tu savais pas que cette obsolescence-là existait ?

Tu sauras.

Les dortoirs à la périphérie des villes et des haut-fourneaux, ceux où on a construit des maisons un peu jolies pour faire croire aux pauvres qu’ils étaient riches…

Tu vas suivre les pas de ce mec licencié qui ment à sa femme, parce que c’est le seul moyen de continuer à croire qu’il est vivant, encore un peu. T’en as croisé, déjà, des mecs qui mentent. Forcément.

Un roman qui va te sortir de ta zone de confort, tu sais, celle à laquelle t’habituent ces bouquins dont tu ne fais que tourner les pages, que tu lis parfois en diagonale, et juste pour ça, c’est plutôt une bonne idée de venir le chercher à la librairie…

Un bémol, parce que j’ai beau devenir gentil, un truc m’a fait chier.

La fin ne présente que peu d’intérêt. Les voisins,les amis, les collègues profs… Le complot… Trop, c’est trop. J’aurais préféré une vraie fin, reliée à cette misère sociale dont j’ai parlé juste avant. Une vraie fin qui m’aurait fait écrire que David Coulon avait posé ses tripes sur le clavier jusqu’à la dernière ligne. C’est pas le cas, et c’est ballot.

Pas grave, parce qu’on est loin devant certains auteurs dont les dithyrambes envahissent le ouaibe, mais ballot.

C’est tout ce que j’ai à dire…