Ils sont votre épouvante

et vous êtes leur crainte

Thierry Jonquet

 

Spéciale dédicace à Alain et sa compagne.

Pourquoi, tu me demandes ? Parce qu’ils m’ont gentiment offert ce roman après une conversation au restaurant. J’étais dans ma cuisine, et ils étaient presque ennuyés que je connaisse pas M’sieur Jonquet, alors ils sont allés me chercher ce livre dans la librairie d’à côté. Le titre, tu le sais, c’est tiré d’un poème de Monsieur Hugo. Non, tu savais pas ?

Quand je dis tu savais pas avec ce petit sourire, c’est juste pour faire le malin, tu t’en doutes.

Je te mets un extrait. Du poème, pas du roman.

« Étant les ignorants, ils sont les incléments ;
Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire
À vous tous, que c’était à vous de les conduire,
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D’une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité. »

Soyons clairs, si tu permets. Je sais que ce poème va te sembler d’actualité. Comme si M’sieur Hugo parlait au pingouin qui est en train de nous faire avaler qu’un pangolin a chié sur une chauve-souris. Ou l’inverse, je sais plus !

Je m’énerve pas Ghislaine, j’explique.

J’explique que ce poème, il n’a pas pris une ride, ni une virgule à changer, et ça fait chier, justement. Plus de cent ans ont passé et on en est toujours au même niveau de barbarie. Au même niveau d’arrogance de la part de nos « zélites ».

J’ai déjà croisé des auteurs plus drôles quand j’ai commencé ma collection de Oui-Oui, et notamment des zôteurs qui n’avaient pas grand-chose à dire. Ceux pour qui la rédac de quatrième est déjà d’un très bon niveau. Tu vois qui je veux dire, points de suspension.

Cette histoire, ou plutôt ce conte (parce que tu sais comme moi que les contes, à la base, c’était pas des trucs pour endormir les mômes), ce conte, donc, parle de Lakdar. Le gosse qui veut s’en sortir et qui fait ce qu’il faut pour. Au risque de se faire traiter de lèche-bottes par ses collègues apprenants.

Tu savais pas ? On dit plus des élèves, on dit des zapprenants.

Ouais, moi non plus je savais pas.

Lakdar, son père, c’est Ali. Il passe une balayeuse automatique dans les couloirs de l’hôpital, et il planque des magazines pornos sous son lit.

C’est pas bien.

La mère de Lakdar n’est pas là. Elle est rentrée au pays parce qu’elle avait tendance à pas être tout à fait au top mentalement.

En revanche, Lakdar, il a des potes. Des potes qui sont prêts à lui expliquer la vie face aux ennemis de l’Islam que sont les juifs.

Voilà, tu sais tout. Pas la peine de te raconter plus, puisque Thierry Jonquet s’en charge.

Il écrivait bien M’sieur Jonquet. Je comprends pourquoi il est passé par M’sieur Manchette, Saint-Patrick de son prénom, pour commencer à écrire. Juste des constats de ce qui se passait dans les années deux-mille, des faits qu’on disait divers et qui n’étaient que les prémices de ce qui surviendrait plus tard.

Écrire en phase avec la réalité, sans jamais prendre parti pour l’un ou l’autre côté, sans jamais émettre de jugement, tu peux que dire « Bravo Monsieur, et respect. »

« C’est juste un polar », disait-il à l’époque.

Juste un polar.

Mais un polar qui te laisse entrevoir comment tout peut basculer à cause d’une chute dans un escalier et d’une fracture mal soignée. Comment l’ignorance et la paupérisation sont les chemins vers la violence et la peur de l’autre.

Ça fait presque cinquante ans qu’on tente de nous l’expliquer, que des sociologues mettent des mots savants sur des faits divers. Sur des morts et sur des bavures.

T’es déjà allé marcher, toi, dans une cité ? T’es déjà allé voir à quoi ça ressemble les montées d’escalier désertées à la nuit tombée ?

Quant à moi, j’y ai grandi, mais Bon Dieu, que ça a changé !

Je m’énerve pas, Ghislaine, j’explique toujours.

J’explique cet automne des années 2005.

J’explique que la stupidité de nos dirigeants n’a pas vraiment évolué, et que leur arrogance est toujours là.

Automne après automne.

Hiver après hiver.

Épidémie après épidémie.

Je vois que je t’ai pas parlé d’Anna.

Anna, elle est juive.

Tu verras.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.

Ah non. Encore un truc.

Monsieur Jonquet, il est mort trop jeune.