Fantômes – Christian Kiefer
Fantômes – Christian Kiefer

Fantômes – Christian Kiefer

Fantômes – Christian Kiefer

Albin Michel – Terres d’Amérique

 

 

C’est l’histoire racontée par John. John Frazier. C’est l’histoire de ceux qui sont sans doute partis, déjà, depuis longtemps. De ceux qui auraient pu rester avec ceux qu’ils aimaient, dans la maison qui les avait vu grandir.

Comme une histoire vécue par quelqu’un qui n’en a été que le témoin.

Mais une histoire aussi de guerre, de bombes, de morts et d’Amérique engagée dans un conflit dont elle n’arrive pas à se dépêtrer.

L’histoire de Ray Takahashi.

Comme son nom ne l’indique pas tout à fait, Ray est américain. C’est un soldat engagé pour défendre son pays. La seule difficulté, à son retour de la guerre, c’est que Ray est Japonais. Dans son sang, et tout au fond de ses yeux étirés sur le côté, comme un sourire perpétuel, et les Japonais, autant qu’il t’en souvienne, ce sont eux qui ont coulé la flotte américaine à Pearl Harbour…

Te dire que les bridés, parce qu’ils les appellent comme çà, ne sont plus vraiment en odeur de sainteté, comme dit Benoît, est un pas que tu peux franchir allègrement.

John, quant à lui, est donc parti voir du pays au Vietnam. Voir du pays, qu’ils disaient, et défendre le tien. À coups de bombes et de napalm. Et puis quand tu reviens, c’est à coups de drogues et d’alcool que tu tentes d’oublier ce que tu y as fait.

Et John, il peut pas oublier.

Les bombes continuent d’exploser dans sa tête, et les enfants morts continuent de le fixer nuit après nuit, alors se vider la tête avec une autre histoire que la sienne.

L’histoire de la famille Takahashi.

Une famille qui a été expulsée de sa maison, puis parquée au camp de Tule Lake.

Expulsée, pas parce que le loyer n’était pas payé à la famille Wilson, mais parce qu’ils étaient Japonais. Tu t’en souviens pas, et moi non plus, mais le Japon, en 1941, était « Public Ennemy number 1 » aux States. Même le président de la plus grande nation du monde (c’est pas moi qui le dit, c’est Donald), avait une fâcheuse tendance à dire du mal du Japon en 1941.

Alors Kimiko, la maman de Ray, la dernière fois qu’elle a vu son fils, c’est quand il est parti sur un grand bateau pour visiter l’Europe et nous aider à nous débarrasser de l’effroyable envahisseur (les envahisseurs sont toujours effroyables).

L’histoire de ray, donc, qui décide, à son retour de la guerre, de retourner voir son amoureuse. De frapper à la porte de son amoureuse, qui s’appelle Helen. Et puis qui s’en va, parce qu’il n’a pas été accueilli comme un héros mais comme un Japonais. Et puis qui disparaît.

Une histoire de fantômes.

Ceux qu’on a tous au fond de nous.

Ceux qui nous portent sur leurs épaules et qui nous aident à respirer, mais qui parfois nous étouffent.

Ceux qu’on tente d’empêcher de sortir à coup de drogues et de cachets.

Et puis ces « Phantoms » qui lâchaient des bombes sur le Vietnam et que John guidait jusqu’aux enfants qui brûlaient.

Ces fantômes qu’on appelle aussi le Stress Post Traumatique du retour du combat.

Les seuls moments de douceur sont ceux dégagés par Kimiko Takahashi.

Elle est La Mère.

Elle est la lumière de la bougie qui éclaire le monde pendant l’orage.

Une écriture qui va te laisser apercevoir la peur d’être celui que les autres haïssent jusqu’au fond de leur être, et si ça t’est déjà arrivé, tu comprendras.

Une écriture sur la culpabilité d’être celui qui a décidé qui mourrait sans le connaître, juste parce qu’il était l’ennemi, et que l’ennemi doit mourir. C’est comme ça la guerre.

Tellement difficile d’écrire un roman où les époques se mêlent et s’entrecroisent sans tomber dans la facilité du chapitre aujourd’hui, et du chapitre hier.

Alors un roman sur la mémoire, aussi, et sur ce que nous dit le passé.

Christian Kiefer a parfaitement réussi.

Une dernière chose.

Tu as déjà remarqué comme ton regard a changé juste après les attentats, ou vers celui qui tousse au milieu du magasin où tu es allé chercher l’essentiel ?

Même si tu le connais, parce qu’on sait jamais…

Un grand roman, à mettre dans toutes les mains.

C’est tout ce que j’ai à dire.