Et toujours les forêts – Sandrine Collette

Et toujours les forêts
Sandrine Collette
Éditions JC Lattès

Quelques semaines, voire un peu plus que je n’ai pas déposé délicatement une chronique sur mon blog de démolissage…

Quelques semaines, voire un peu plus, que je t’ai pas dit tout haut ce que je pensais de mes dernières lectures… On va pas se mentir, j’étais un peu occupé à faire la cuisine. Et puis tu sais ce que c’est que la procrastination. Demain, je vais parler de ce roman. Et c’est sûr.

Bon.

Sandrine Collette.

Tu sais comment je la porte dans mon panthéon de mes auteurs préférés de la galaxie de cet univers connu. Tu sais à quel point je me régale des mots qu’elle pose sur les pages de ses bouquins…

Alors, voilà, juste un extrait de ce roman, et après je t’en cause.

« Mais ça ne se voyait pas que la nature crevait, dans la ville. Ça ne faisait rien au macadam, rien aux réverbères. Ça ne changeait pas le chant des étudiants, ça ne changeait pas le bruit des klaxons. Ça n’atténuait pas les rires ni les cris, le grincement des portes qui s’ouvraient et celles qui se fermaient, pas le ronronnement du métro, pas les sonneries des portables.

Ça ne modifiait pas la couleur du ciel – parce que personne ne le regardait. Il y avait trop de lumière devant. Des lueurs artificielles.

Qu’on éteigne, suppliait parfois Corentin en silence.

Le monde comme une ampoule.

Le monde comme une fête, et il était bientôt minuit. »

Voilà.

L’histoire de Corentin. L’histoire de l’homme de demain, ou de la semaine prochaine. L’histoire de ces humains qui ont fini par se croire plus grands que leur tout petit cerveau pouvait le leur laisser espérer.

L’histoire de ces hommes qui ont fini par tout perdre à force de vouloir tout posséder.

Un livre étonnamment dense, même si Sandrine Collette est plutôt coutumière du fait.

Un début presque classique.

Je te fais un genre de pitch, mais m’en demande pas plus.

Corentin, il s’appelle. Le môme dont personne ne veut, surtout pas sa mère, mais qui s’accroche et qui grandit quand même… Sa mère le promène dans quelques foyers puis l’abandonne à Augustine, au pied des forêts. La vieille Augustine. Et puis Corentin rencontre la ville. Et puis Corentin rencontre la fête. Le bruit et les lumières. Et un matin, ou un soir, ou une nuit, tout s’arrête.

Comme une quête, elle a écrit, ils ont dit sur l’ouaibe.

Si tu t’attends à de grandes envolées lyriques, dont certains sont coutumiers, tu vas être déçu. Elle sait pas faire ça.

Elle écrit juste à côté de l’os. Elle racle, et ça fait parfois un bruit un peu dérangeant. Parfois, ça gratte un peu, et c’est bien. Et tu sais que ça gratte quand tu refermes le roman, et que quelques jours plus tard, tu penses à Corentin.

Alors bien sûr que tu vas te souvenir de « Juste après la vague » où elle nous racontait déjà que si on arrête pas nos conneries, tout ça va mal finir… Que la fin du monde qu’on connaît, c’est pour la semaine prochaine.

Mais non.

Je crois qu’elle s’en cogne de la façon dont ça va s’arrêter. J’ai l’impression que ce qui l’intéresse, c’est nous. Les humains, tout petits dans nos convictions et nos contradictions, tout petits face à la Nature et ses colères monumentales.

L’humain et ses désirs, sa violence, sa beauté parfois, son courage de temps en temps, et sa haine de l’autre souvent…

Va pas imaginer une seconde des descriptions de fin du monde telles que tu les as croisées dans certains romans. Y a pas.

Ce sont juste des mots, posés au bon endroit sur la page, et dans la phrase.

D’aucuns vont te raconter que c’est un roman noir. Que c’est un roman pessimiste, qu’on n’a pas besoin de ce genre de littérature.

Fais pas gaffe. C’est des conneries. On en a besoin, parce que c’est peut-être grâce à ces mots-là qu’on va finir par se rendre compte de notre égoïsme forcené…

D’autres encore, je l’ai lu, vont t’expliquer qu’ils ont trouvé ce roman ennuyeux, que les personnages sont psychologiquement ratés, que l’écriture est glaciale et mécanique, voire déshumanisée. Pareil. C’est des conneries. Ce sont les lecteurs de « Martine en confinement ».

Bien sûr qu’on est loin, sacrément loin, de ces histoires pleines de rebondissements, de ces « page-turner » dont on te rabâche les oreilles ou les yeux à longueur de critiques. Mais Sandrine Collette, c’est autre chose. C’est un nouveau monde créé à chacun de ses romans. Une nouvelle histoire qui ne te lâche plus jusqu’à ce que tu te décides à prendre un autre livre. Et parfois, c’est juste pas suffisant.

Je t’en remets un petit bout, pour te faire saliver un peu plus…

« Un territoire à part, colossal, charnu d’arbres centenaires, de chemins qui s’effaçaient chaque saison sous la force de la nature. Un territoire maléfique, disaient certains qui ne savaient plus pourquoi, mais c’était un réflexe, chaque fois qu’un malheur s’abattait par ici, les vieilles et les vieux se tordaient les mains en hochant la tête : ce sont les Forêts. »

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à « La route » de McCarthy. Monsieur McCarthy.

Un livre que j’ai lu vers 2008 ou 2009. Que j’ai relu, quelques années plus tard, et que je viens de reprendre parce que Madame Collette m’a emporté vers cette envie de retrouver le Père et le Fils de ce roman magistral.

Alors me fais pas dire ce que j’ai pas dit.

Le Pulitzer 2007, c’est Le Roman Post-Apocalyptique des 2 dernières décades et je t’en parlerai dans quelques jours.

Mais l’écriture de Sandrine Collette, précise, acérée, m’a emporté vers un ailleurs que je me force à ne pas imaginer…

Même si en ce moment, au vu des courriers anonymes reçus par les ceusses qui bossent comme des dingues dans les hôpitaux, je me pose une ou deux questions…