Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre – Céline Lapertot

Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre – Céline Lapertot

Éditions Viviane Hamy

Bien sûr que tu vas penser, si tu l’as
lu, au « Varan » de Justine Niogret. Bien sûr que tu vas y penser. Si
tu l’as pas encore lu, va le chercher maintenant, et comme ça, tu prends les
deux. Si le libraire est sympa, il t’offrira un bouquin. Juste si le libraire
est sympa.

Comment te parler de ce roman…

Je sais pas.

Quand tu racontes une histoire d’enfant,
t’as deux solutions. La rater, parce que t’auras tenté d’écrire comme un môme
de sept ans et que dans un bouquin, ça passe difficilement, ou la rater, parce
que t’auras écrit comme un adulte qui parle à la place d’un môme de sept ans et
que dans un bouquin…

Tu vois, réussir à me faire croire à l’histoire,
c’était pas gagné, parce que je suis putain de difficile ! Je m’énerve
pas, Ghislaine, je m’énerve pas…

Ce qui m’énerve, en revanche, ce sont
ces soi-disant chroniques de soi-disant chroniqueurs, qui te raconte le
bouquin. C’est pénible. Quand tu donnes ton avis (ben oui, parce que
chroniqueur, c’est un genre de métier, et on n’est pas des chroniqueurs, juste
on donne notre avis sur les bouquins), donc, quand tu donnes ton avis, t’es pas
obligé, s’te plaît, de nous raconter l’histoire… Si t’as rien à écrire, ben
juste, tu dis rien… On va tous y gagner.

Parce que dans le roman de Céline
Lapertot, il n’y a pas d’histoire à raconter. Pas de retournement de situation
qui va pouvoir te donner l’idée qui va faire envie au lecteur potentiel, pas d’enquête
que tu vas suivre, au cul du flic qui va t’emmener partout, chez le dealer du
coin, comme disait HFT (cherche, si tu trouves, tu gagnes un bouquin) ou chez
le parrain de la mafia portugaise (je dis ce que je veux).

Pas d’histoire, donc.

Juste des maux. Ces maux qu’elle a
réussi à déposer, délicatement, sur le clavier (elle a des carnets, elle l’a
dit, mais elle écrit surtout sur son ordi, elle l’a dit aussi). Putain de
compliqué de te faire imaginer les souffrances d’une môme, que tu vois grandir,
juste avec des petites touches, délicates donc, qui t’emmènent au cœur de la violence
dont certains parents sont capables.

T’en a croisé, toi aussi, de ces types
qui t’envoient leur réussite professionnelle au milieu de la figure et qui se
vantent d’être les meilleurs en tout. Toi aussi, t’as eu envie de leur mettre
le nez dans leur caca, pour qu’ils comprennent qu’il sentait comme le tien.
Céline, c’est ce qu’elle t’offre. L’histoire d’un type qui décide de prendre le
pouvoir et de ne rien laisser à celles qui vivent avec lui. Un de ces types qu’on
appelle des « pervers-narcissiques » mais que j’appelle juste des
enflures qui te laissent imaginer qu’ils sont de belles personnes.

Parce que la vie qu’elle te raconte, c’est
celle de milliers de mômes, parmi ceux qui meurent des suites des coups assénés
par leur « géniteur », celles de ces milliers de femmes qui ne se
relèvent pas après que leur « amoureux » leur a pété le nez parce qu’il
était en colère !

Peut-être que ça va te rappeler quelqu’une
que tu as croisée, au détour d’un arrêt de bus ou d’une sortie d’école. Ces
lunettes de soleil dont tu t’es dit « quelle frimeuse, celle-là, y a même
pas de soleil… ».

Tu regrettes ?

Moi aussi.

Mais je serai plus attentif la
prochaine fois. Je promets.

La plupart des écrivains, parce que c’est
le nom qu’ils se donnent, sont incapables de m’émouvoir. Incapables de me faire
toucher du doigt la moëlle de l’écriture. Sans doute parce que je suis plus
proche d’Orangina rouge que de l’autre. J’y peux rien, c’est comme ça.

Céline Lapertot, malgré son mètre cinquante-huit,
a pulvérisé ma carapace. J’ai pas peur des mecs qui font les durs, j’ai peur
des filles qui m’émeuvent. Celles qui me racontent leur passage à tabac par la
vie, et qui le font sans larmes dans les yeux. Parce que les larmes, c’est toi
qui vas les avoir. Forcément.

Si tu les as pas, c’est que t’as pas
compris le film.

Compris aussi que le seul moyen de lutter contre la violence, quelle qu’elle soit, c’est de se réfugier dans son carnet. Savoir que celui qui te cogne n’aura pas accès à tes rêves, aux histoires que tu couches sur le papier, dans ces cahiers que tu caches pour qu’il ne mette pas la main dessus. Parce que s’il les trouve, tu sais qu’il aura une raison supplémentaire de t’en coller une en travers de la mâchoire.

Et il n’a pas besoin de ça.

Alors l’écriture comme une bouée,
celle qui t’empêche de couler tout au fond de cet océan de violence dont les creux
ressemblent à des immeubles de cent étages.

L’écriture comme un couteau qui finira
par te sortir des griffes de la nuit fabriquée par ce père qui tourne, chaque
soir, la clé dans la serrure.

L’écriture, comme un linceul parfois,
pour recouvrir ces corps sans vie que les services d’urgence n’ont pas pu
sauver.

L’écriture, comme un masque, pour te cacher
derrière l’image que tu veux donner aux autres, pour ne pas qu’ils sachent.

Alors la honte, de ne pas être comme
eux, juste un enfant que ses parents protègent.

La honte d’appartenir à cette société
qui décide de ne pas voir, de ne pas entendre, et de ne pas dire. De là à
penser que nous sommes parfois moins que ces singes qui protègent leurs
enfants, il n’y a qu’un pas que je franchis, avec moi aussi, la honte de ne pas
avoir vu, entendu, et dit les mots qui auraient pu tout changer.

Gérard m’a dit qu’à son avis, Céline
Lapertot était en train de fabriquer une œuvre. Et Gérard, lui aussi, il est
assez avare de compliments…

On est d’accord sur ça. Quand tu
refermes ce bouquin, tu reprends pas des moules, tu te tais.

C’est tout.