Éric Maravélias – Entretien

 

On va se tutoyer, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

Les questions, elles sont reliées à ce que disait Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

– Oui, sans aucun doute. Je l’ai même été longtemps. Tout dépend de ce qu’on entend dans ce terme flou : fou. Mais si j’écris, ce n’est sûrement pas par crainte de devenir fou, ce qui, somme toute, est vite arrivé, dans ce monde. Sans même qu’on s’en rende compte. Il suffit de prendre le pli et on s’accoutume à cette folie. Non, pour ne pas devenir fou, garder le cap, résister aux bans de sirènes, j’ai bien mieux que l’écriture. Une base saine et solide. On y reviendra.

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

– Plus d’en écrire que d’en lire. Et pour celles que j’ai lues, j’ai trop peu de mémoire pour me souvenir de leurs auteurs. En revanche, ils m’imbibent. Tout m’imprègne et m’imbibe. La poésie est partout. Alors parfois, sous l’effet d’une inspiration soudaine, comme une sourde pulsion, je régurgite ces visions, ces sensations qui se sont glissées en moi et ont mûri jusqu’à éclore sous ma plume. Quand les mots ne sont pas portés par cette sorte d’impératif, ce besoin immédiat de parler à son tour, ils sonnent creux. Chez moi, j’entends, bien entendu. Et pour la poésie, le sentiment est vital.

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit ? Ou c’est juste du boulot ?

– Personne ne peut nier ce mystère. Certains naissent dotés de toutes les grâces, et d’autres sans talent, ou un petit, ou un plus grand, jusqu’au génie. Et parfois ces génies sont très jeunes. À quoi cela est il dû ? Bien malin celui qui pourra y répondre. Ensuite, suivant les cartes qui nous sont données à chacun, à nous d’améliorer ces talents, travailler sur nos faiblesses, avec les moyens que l’on a.

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

– À vrai dire, je m’en fous totalement.

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

– Non, je ne déchire rien. J’écris si je le sens, comme je l’ai dit plus haut. Si l’envie est là, forte. Je parle de la création. Ensuite, en ce qui concerne la forme, quand je peaufine, cisèle, ajoute des détails, c’est juste du plaisir. Un jeu. Je ne déchire rien. Et je ne jette rien. Je mets de côté. Pour plus tard.

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

– Qu’est-ce que c’est, une base solide ? Du vocabulaire ? Une bonne orthographe ? La connaissance des classiques ? Un style affirmé ? Des années de réflexion devant une page blanche, des dizaines d’éditeurs sollicités, les refus qui rendent humbles ?
Ma base n’est pas solide, elle est indestructible. C’est sur elle que je construis, et si elle avait dû s’effondrer, ça serait fait depuis longtemps. Mais je ne parle pas, bien sûr, des bases concernant l’écriture. J’ai lu des textes écrits par des gens sans aucune « base » et qui te trouaient le cœur et la tête. Quant aux espaces de « création littéraire », je pense que ça sert surtout à des petits malins pour se faire leur beurre sur le dos de gens crédules. C’est pour tout pareil. C’est la mode. S’il y a demande, il y a l’offre. Les offres. En tous genres. Et au milieu de tous ces requins, eh bien il y en a sûrement un ou deux d’honnête, de sincère, mais dans la masse… ce sont eux qui paient les pots cassés. Rien de nouveau.

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? T’en penses quoi ?

Le fait d’être publié n’a absolument aucune incidence sur le fait de devenir une propriété publique et se faire fouiller sans préavis. Ou alors on parle des stars. Et là encore, libre à l’auteur de préserver son intimité. Ce n’est pas le show business. Les auteurs ne sont ni des acteurs de cinéma, ni des stars de la musique, harcelés par les paparazzis.

En quoi être « artiste » permet-il de prendre ses distances vis-à-vis d’une société en déclin ? Il y a des artistes contemporains très à l’aise dans ce monde marchand. Qui cautionnent ce déclin et l’encouragent de leur art dégénéré. Les exemples sont légion. Encore une fois, comme pour le mot « fou », qu’entend-on par « artiste » ? C’est une question d’état d’esprit. Tout dépend sur quel socle on s’est construit, j’y reviens. Les choses, aujourd’hui, tombent en désuétude à la vitesse de la lumière. A peine née, et la nouveauté s’évanouit, remplacée par une autre. C’est ici qu’il faut avoir plus qu’un concept. Une ligne de vie. Une base solide. Les idées claires. Cette société voudrait que tombent en désuétude les valeurs les plus solides, les sentiments les plus forts, mais ce n’est pas possible. Ils demeureront, et heureux, celui ou celle qui les connaît et s’y cramponne contre vents et marées. Et être « artiste » ou pas ne change rien.

Merci, M’sieur Maravélias.

Je te rappelle, au cas où tu fasses partie de ceux qui sont passés à côté, que « La faux soyeuse », elle est toujours en vente, et même en poche, et donc que tu n’as aucune excuse.