Des femmes qui dansent sous les bombes – Céline Lapertot

Des femmes qui dansent sous les bombes– Céline Lapertot

Éditions Viviane Hamy

Souvent, quand un premier roman m’a
emporté au fond du jardin pour me murmurer des trucs, j’ai un peu les chocottes
d’attaquer le second. Mais Gérard m’a dit « Que nenni ! Vas-y donc en
confiance ! Cette fille elle bâtit une œuvre… »

Alors donc, parce que « que nenni »,
j’y suis allé en confiance.

Pas d’histoire, comme d’habitude, mais
des mots pour te dire les émotions.

Tu vas croiser des lionnes dans ce
roman.

Des vraies lionnes de combat.

De celles qui ont décidé, malgré les
douleurs infligées par les hommes, qu’elles allaient lutter pour la survie des
femmes et de leur pays. Pour la survie du souvenir des instants de bonheur qu’elles
ont entrevus juste avant les jambes écartées et les corps en morceaux.

Juste avant le regard du père sur la
fille morcelée par ceux qui pensent que le viol est une arme de guerre.

Juste avant les larmes ravalées
parce qu’elles ne servent à rien.

Tu vas croiser Séraphine et Blandine,
tu vas écouter Capucine et Nérine, et sans doute, tu vas pleurer en apercevant
les maux dont elles te parlent.

Tu vas te réjouir de la lame du
couteau sur la gorge de ces hommes que tu vas haïr aussi, et tu vas toi aussi,
la nuit, te souvenir de toutes ces femmes dont ils ont tranché la gorge et le cœur
après les avoir brisées.

Tu ne sauras pas où le récit prend
forme, mais est-ce que ça a finalement de l’importance ?

Tu seras quelque part en Afrique, et tu te souviendras du Rwanda et du silence qui a accompagné les trente mille sacrifiés quotidiens pendant trois mois à l’autel des états « souverains » qui se cachaient derrière des murs de valises pleines de thune.

C’est beau la vie, quand tu te rends
compte que la tienne est finalement tellement confortable, quand tu tentes d’imaginer
les jours de ces femmes, et leurs nuits au milieu de la peur d’être surprises,
à nouveau, et réduites à l’état de viande, à nouveau.

D’aucuns chroniqueurs professionnels vont
t’expliquer que les femmes ne sont finalement réduites qu’à des objets sexuels.

Alors, tu me connais, j’ai cherché à « sexualité ».

La définition, à peu près, c’est l’ensemble
des tendances et des activités qui à travers le rapprochement des corps, l’union
des sexes, généralement accompagnés d’un échange psycho-affectif, recherchent
le plaisir charnel, l’accomplissement global de la personnalité…

Ah ouais.

Échange psycho-affectif, ils disent.

Le seul moyen que ces lionnes ont
trouvé pour lutter contre l’épanouissement global de la personnalité de ces
hommes qui les violent, c’est le couteau et la kalachnikov.

Alors Céline Lapertot a décidé de leur
donner les mots pour que tu les entendes. Et elles ont tellement de choses à
dire…

Elles ont tellement d’images à te
montrer, celles des longues marches pour aller vendre les légumes, juste avant,
celles des sourires des mères, juste avant, celles des rires tonitruants des
pères, juste avant, celles des couleurs de ces robes miraculeuses que les
hommes ont déchirées, juste avant…

Puis celles du sang, celui du père, de
la mère ou du frère, qui coule, rouge sur le sable, juste après.

D’aucun vont te dire que Céline
Lapertot écrit sans émotions. Ils ont pas compris, ceux-là. Ils passent juste à
côté de ce qu’est la littérature. Je te parle pas des romans écrits en trois
semaines, pour faire de la thune, je te parle des tripes, posées sur le clavier…

T’y crois, toi, que la violence amène
la violence, qu’on peut pas faire autrement ?

T’y crois à la vengeance ?

Ou tu crois au Pardon, avec une
majuscule ?

Ben moi, je sais pas. Je sais juste
que souvent, tout au long du récit, j’aurais aimé être parmi ces femmes, pour
entailler la chair de ces hommes réduits à l’état de monstres.

Parce que les animaux ne sont pas
capables de telles ignominies.

Y a que nous pour faire ça.

On est balèzes en violence et en déchirement.

Grave balèzes.

Il y a un type, qu’on a fini par clouer
sur une porte de grange, qui a dit, à peu près, qu’on avait tous notre
libre-arbitre.

Celui de croire ou de ne pas croire…

Celui de décider de notre vie.

Elles ont décidé de vivre, comme des « lionnes
impavides ».

Elles ont décidé de hurler leur rage.

En silence.