Ces orages-là – Sandrine Collette
Ces orages-là – Sandrine Collette

Ces orages-là – Sandrine Collette

Ces orages-là – Sandrine Collette

JC Lattes

 

Difficile de parler de Sandrine Collette. Difficile parce que tout le monde en parle. À la sortie de chacun de ses romans, l’ouaibe s’empare de la moindre de ses phrases pour envisager et surtout t’expliquer ce qu’elle a voulu dire à travers ses mots et les maux qu’elle décrit.

Une fièvre dithyrambiste en quelque sorte.

Alors plutôt que te faire part de mon enthousiasme, on va tenter de faire autrement. Te dire simplement les émotions ressenties à travers la lecture de « Ces orages-là ».

D’aucuns, et ils sont moultes (néologisme), ont écrit sur les relations qu’on appelle toxiques. D’aucuns, et ils sont moultes aussi, ont mis en scène des personnages liés par la violence, qu’elle soit physique ou cerveaulesque. Comme une impression de retomber dans le même roman, avec les mêmes phrases, et les mêmes virgules entre les mots.

Pénible.

 

« Il fait nuit.

Nuit des campagnes : noire, épaisse, où la lune sans cesse masquée par les nuages peine à éclaircir les reliefs de la terre – tout en ombres et en lumière.

Une nuit comme il les aime.

C’est pour cela qu’il l’a choisie.

Elle, elle court dans les bois. Elle voit mal. Elle devine, plutôt – pourtant elle le connaît, cet endroit. Plusieurs fois, des branches ont giflé son visage et elle a failli tomber en trébuchant sur des racines.

Elle court, elle est à moitié nue.

Moitié ?

Il ne lui reste qu’une culotte en soie – et sa montre.

C’est l’été. Il fait chaud. »

 

Tu as juste lu les premières lignes du prologue, et déjà, les émotions dont je te parlais, elles sont là.

Tu cours avec Clémence dans cette forêt que tu ne connais pas mais dont tu sens qu’elle te veut du mal. Tu cours avec Clémence et ta peau porte les stigmates que les branches y ont imprimé.

Tu cours avec Clémence et ta gorge est serrée, et tes poings sont fermés.

Toi aussi, tu en as croisé des femmes bousculées par la vie, des petites filles perdues au milieu des hommes qui sont tellement plus forts, tellement plus grands, que l’horizon est bouché par l’ombre devant la porte, et que tu ne peux, toi aussi, que serrer les dents et le cœur face à cette monstruosité.

Alors une histoire simple et banale, comme celles que tu croises au détour du réseau de la société, quand d’aucuns s’insurgent et hurlent derrière leurs écrans.

Ne t’inquiète pas. Je fais pareil. Je hurle derrière mon écran. Je hurle et le silence est tellement violent que les larmes poussent les paupières que je garde fermées.

Je pleure et la flamme de ces femmes s’est éteinte sous l’eau déversée par les mots qui s’échappent du clavier.

Sans doute ce genre d’émotions dont je te parlais au début de cette chronique. Des émotions que Sandrine Collette et quelques autres sont capables de te procurer, l’air de rien, de ne pas y toucher, mais en déposant sur la feuille des phrases qui te laissent entendre le bruit de la roue de la charrette quand elle s’arrache du sol.

La grande différence avec d’autres romans croisés au hasard de mes pérégrinations livresques, c’est qu’elle ne nous raconte pas l’avant, et encore moins le pendant, mais l’après.

Tu te souviens de la chanson de JJG, qu’est-ce qu’elle a bien pu faire après ?

La réponse est dans ces pages. Quel devenir après une relation que l’on appelle aujourd’hui « toxique » ?

J’ai lu dans le dernier roman de Mickael Mention qu’au States (ça fait classieux de dire les States, et j’aime bien faire le classieux de temps en temps), aux States, donc, neuf femmes sur dix disaient avoir été violées au moins une fois. Bien sûr qu’on était au siècle avant celui d’avant, mais ça te donne une idée.

Aujourd’hui, ces relations « toxiques » sont tellement courantes qu’on élève les petits garçons dans le déni de ce mal-là. Pas tous les petits garçons, évidemment, mais beaucoup trop…

Ce roman, finalement, est la transposition, presque au jour le jour, des sentiments qui se heurtent comme des cumulo-nimbus dans le crâne de Clémence. De cette tempête qui enfle jusqu’au paroxysme de ce que l’humain peut supporter.

La solitude de cette jeune femme face à ses poissons rouges, qui, inlassablement, tournent dans leur bocal comme le vent dans la tête de Clémence, ces poissons, et forcément celui qui n’en est qu’une moitié (tu comprendras), qui plutôt que désespérer nagent, sans jamais s’arrêter.

Tu vas avoir peur, toi aussi, que le monstre te rattrape, que ses griffes t’inoculent le poison qu’il distille, et qu’il t’enferme à nouveau dans la cage dorée qu’il laisse miroiter.

Merci Madame Collette.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.