Céline Denjean – Entretien

 

On va se tutoyer, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

Oui, on se connaît un peu, Nicolas. Tu m’as lue, tu me liras encore peut-être, d’autant que je compte bien t’envoyer « le cheptel » qui sort début janvier 2018. Si tu es d’accord, bien-sûr… Je t’ai lu et je vais continuer à te lire, aussi. Donc, nécessairement, toi et moi, on s’est un peu parlé de nous… On a levé un premier voile sur nos univers respectifs… Une part de nous a jailli de nos mots sous l’œil scrutateur de l’autre. Alors, oui, je crois qu’on peut se tutoyer ! D’ailleurs, on le fait déjà depuis un moment !

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

Je crains le pire ! Allez, allons-y…

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir folle ?

Oui. Oui, j’ai failli devenir folle. C’était avant de prendre mon courage à deux mains et de me dire que je devais sauter le pas d’écrire pour être lue.

Écrire, je l’ai toujours fait. J’ai gribouillé. J’ai griffonné sur des cahiers intimes, noirci des pages, rédigé des centaines de correspondances. J’ai même aligné des vers pour éprouver ma liberté et ma force d’expression dans le cadre contraignant de la poésie – en termes académiques, s’entend.

Mais écrire comme un message que l’on adresserait à la multitude, que l’on soumettrait à la multitude… ça, ça m’a pris un sacré paquet de temps…

Et tout ce temps qu’il m’a fallu pour oser, pour me désinhiber et commencer à aboutir, a été un temps où j’ai combattu la vacuité avec un désespoir tellement puissant que j’ai parfois cru devenir folle. J’ai trouvé dans l’acte d’écrire un apaisement profond. Le temps fuit mais les mots restent. Les mots, mes mots, inscrivent quelque chose de moi dans un temps qui reste. Mes histoires sont des morceaux de moi – de mon imaginaire, de ma sensibilité, de ma singularité, de ma compréhension du monde, des autres, d’un phénomène, d’une société… – qui ne m’appartiennent plus dès lors qu’il existe un lecteur qui se les approprie. C’est magique et tragique à la fois. Mais ça me garde en vie et envie.

Je suis débout et je suis, parce que j’écris.

Quant à être célèbre, que dire ?! C’est absurde, et puis on est toujours l’inconnu de quelqu’un ! Reconnue, peut-être ? Ça, c’est un grand rêve pour l’artiste, parce qu’il n’y a de reconnaissance que dans la transparence, la sincérité de soi. Tu ne peux pas te sentir reconnue si l’autre aime de toi une apparence ou un mensonge.

Donc oui, la recherche de célébrité te travestit et tu finiras par faire de la merde. Le besoin de reconnaissance, en revanche, t’alimente et te fait chercher au fond de toi l’endroit de ton authenticité en espérant que les autres en soient touchés.

Pour ce qui me concerne, la recherche de reconnaissance me rend exigeante.

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

Mmm, je l’ai évoquée plus haut. La poésie…

Oh oui, j’en ai lue ! Bien-sûr… Elle est fabuleuse, la poésie, quand elle vous touche et vous émerveille ! Elle vous enfle le cœur, vous fait monter les larmes, vous fait effleurer le Beau du bout de l’âme…

J’en ai écrit aussi. Comme je l’ai dit, j’avais envie de ce défi-là qui consiste à trouver ses propres marges de liberté dans le cadre imposé. Mon style aujourd’hui s’en trouve nécessairement modifié : l’exigence du rythme, l’équilibre des phrases, la musicalité…

Mais je rejoins Bukowski : il a bien fait de continuer à en écrire, car je suis de ces autres qui s’y prenaient tellement mal !

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petite ? Ou c’est juste du boulot ?

Je ne me risquerais pas sur le terrain du don, du fameux talent. Celui qui en possède doit assurément être celui qui l’ignore le plus. Tout au plus, je dirais qu’il faut une très forte sensibilité, celle permettant d’être traversé suffisamment violemment par un art pour avoir envie de toucher du doigt le pouvoir d’utiliser cet art.

En revanche, sur la question du travail… Ma réponse est très claire : don ou non, tu bosses pas, tu dures pas. Au mieux, sur un coup de poker, tu peux faire mouche mais si tu ne veux d’un feu de paille, alors, mets-toi au travail ! Parce qu’écrire, c’est fouiller les poubelles pestilentielles de l’Humanité, décoller la peau du réel pour voir ce qui circule dessous et quel cœur y palpite, déshabiller le monde de ses semblables et de ses semblants… Écrire, ce n’est pas juste tenir un stylo et dire des mots. Écrire, c’est réfléchir, s’indigner, croire, désirer, inventer, refuser, extrapoler, exagérer, restituer, témoigner, synthétiser, analyser, jouer, créer… et le faire avec style. Diable, qui pourrait donc faire tout cela, et plus encore, sans travailler ?!

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

Bien-sûr qu’il faut se risquer pour écrire, mais attention, on ne peut réellement sortir du cadre que si on le maîtrise. L’académisme, c’est la prison des envieux et le terrain de jeu des génies. Voilà, ce que j’en pense !

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Je déchire et je jette beaucoup. Ce qui est en trop. Ce qui est maladroit. Ce qui est complaisant. Ce qui est ampoulé. Ce qui ne sonne pas bien ou juste. Ce qui est redondant, inutile, mal tourné… Écrire, c’est essayer d’extirper la substantifique moelle de l’os que tu ronges !

Du coup, avec les années, j’écris un peu moins et un peu mieux. Je deviens écolo, je jette moins !

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

C’est drôle, j’en parlais récemment à un ami. Ma réponse est catégorique : on n’apprend pas à des gens à faire des livres ou alors ce seront des mauvais livres !

Au mieux, peut-on apprendre à des gens qui écrivent leurs propres livres à gagner en puissance, à faire évoluer leurs productions.

Mais créer, ça ne peut pas se résumer à fréquenter une école ou un cours du soir ou je-ne-sais-quelle espace littéraire pour y ingurgiter des recettes que l’on recrache et qui marchent.

C’est un peu comme en cuisine : il y a les plats mangeables et il y a ceux qui bouleversent ton palais. Et si tu espères servir un excellent plat à tes convives, improvise, fais, défais, refais, teste, risque, brouillonne, bouillonne, mets-y de TOI ! Sinon, tu serviras un plat insipide identique à celui de ton voisin.

Alors bien-sûr, il y a la légende du formatage. À l’heure de la standardisation, j’en entends qui disent que tout se ressemble, que tout se vaut, qua la recette est la même partout dans les bouquins ! Taratata… Ce qui est standardisé, c’est le réflexe du lecteur. C’est l’option prise d’aller au plus facile, au plus connu, aux livres posés en tête de gondole (attention, je ne dis pas que dans ceux-là, il n’y a que de la daube ! c’est faux…)

Si base solide il y a, alors il s’agit de ta capacité à capitaliser des ressentis, de l’expérience, des souvenirs, des émotions et ce, depuis que tu es tout petit, parce que la vie ne te paraît pas évidente en soi, qu’elle t’interpelle à coups de pourquoi et de pourquoi pas, qu’elle te transperce, te fait peur, te chagrine, te ravit, te transporte ou te saccage…

Voilà, elle est là, ta base solide. Dans tout cet immense sac de ressentis, de douleurs, de plaisirs, de joies, de déconvenues, d’espérances et de trahisons, dans lequel tu plonges l’œil sans réticence, et qu’en bon alchimiste, tu transformes en mots.

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? T’en penses quoi ?

La starisation de l’artiste… Je pense bien évidemment aux « trompettes de la renommée » de Georges Brassens et je m’y reconnais pleinement :

Si le public en veut, je les sors dare-dare

S’il n’en veut pas, je les remets dans ma guitare

Refusant d’acquitter la rançon de la gloire,

Sur mon brin de laurier, je m’endors comme un loir

S’il fallait que l’auteur devienne ‘’une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis’’, je n’en serais pas un. Je peux sincèrement jouer le jeu de la rencontre avec les lecteurs, mais ce qui n’est pas dans mes livres m’appartient encore et toujours.

Et je compte bien prendre mes distances quand il me chante, c’est-à-dire la plupart du temps !

2 thoughts on “Céline Denjean – Entretien

  1. Superbe interview, tous les mots sont forts, on a envie de retenir ses phrases si belles et si vraies. Merci Celine denjean

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