Cadeau de Anne Bourrel – Une nouvelle de Noël

Les actualités de Anne Bourrel, tout en bas, après la nouvelle…

 

Nouvelle de Noël – Anne Bourrel

 

 

Je voulais tout savoir, tout connaître.

La patronne avait dit : « D’accord, tu feras tout », et d’entrée, elle m’a donné le plus dur.

J’en menais pas large quand la cliente de 15h s’est déshabillée dans la cabine tout juste repeinte en blanc pur, mais si étroite que j’avais du mal à respirer.

La patronne lui a expliqué que c’était ma première fois.

« Je ne suis pas douillette, elle avait précisé, depuis le temps que j’ai mon abonnement.»

Elle s’est installée sur la table de travail. Elle a ouvert les jambes en grand. J’ai fait tous les gestes sans ciller. Je me sentais très pro, spatule à la main.

Je me suis approchée.

Le rose de la cire et le rose de l’entre-jambe, ça m’a fait monter des bouffées de chaleur.

J’ai commencé par le pubis. J’ai laissé la cire prendre. Quelques secondes.

« Vous êtes prête? »

J’ai plongé mes yeux dans les siens et j’ai tiré fort, d’un geste sec.

J’ai vu le bleu de sa pupille nager dans un peu d’eau alors j’ai demandé si on pouvait continuer. C’est ensuite que ça s’est corsé.

Je sais pas, la cire… ou bien la machine.

En tout cas, lorsque j’ai posé la bande rose sur sa lèvre gauche, tout à coup, ça s’est mis à grésiller. Grésiller comme lorsqu’on jette la pâte à crêpes dans la poêle.

« C’est trop chaud, c’est brûlant! »

Est-ce que vous avez déjà soufflé sur l’intimité d’une inconnue, vous?

Moi, je dois le dire, je n’étais pas préparée à ça.

Je suis pas… les filles, c’est pas mon truc… c’est pas parce qu’on travaille dans l’esthétique que…enfin,quoi, j’ai paniqué.

J’ai crié à l’aide et la patronne est arrivée en courant.

La cliente venait de tomber dans les pommes.

« Profite et tire », a dit la patronne.

« Faites-le,vous, j’y arrive pas ! »

La patronne a tiré.

Tiré.

Elle y allait fort. Mais la cire ne venait pas. La cliente a repris connaissance.

« On va attendre un peu. Quelques minutes et ça viendra tout seul, a rassuré la patronne. On va vous offrir un maquillage soirée ou un enveloppement. Qu’est-ce que vous préférez? »

La cliente regardait autour d’elle sans pouvoir se décider. Elle était vraiment pâle.

« Enlevez-moi ça », elle a dit d’une voix rauque.

On s’y est mises toutes les trois.

La cliente, une main sur elle, essayait de résister, alors que la patronne tirait de nouveau.

Elle allait quand même pas tout déchirer. J’ai proposé qu’on roule la cire entre les doigts pour la retirer petit bout par petit bout.

J’ai essayé.

Même si ça me dégoûtait de toucher une femme à cet endroit-là. Sans gant en plus.

La patronne était allergique au latex; bonjour l’hygiène. Ça n’a pas marché non plus.

Je dois dire que ça a même aggravé les choses. Des bouts de peau sont venus. L’entrejambe s’est mis à saigner.

La cliente hurlait.

Elle me cassait les oreilles. Elle voulait descendre de la table. La patronne l’en a empêchée.

« Bougez pas, bougez pas.»

« J’aurais jamais dû accepter la stagiaire», a dit la cliente, les dents serrées et les yeux métal.

La patronne m’a demandé d’aller chercher une paire de ciseaux pendant qu’elle restait en cabine. Quand je suis revenue, la cliente sanglotait à gros bouillons.

Assise sur la table, bras tendus, elle empêchait la patronne de s’approcher.

« Mais laissez-moi faire.»

« Non, non, non. Je me rhabille et je m’en vais.»

Elle en faisait, un cinéma. Et qu’est-ce qu’elle pensait devenir, une fois chez elle, avec son bout de cire coincé entre les jambes?

Elle ferait mieux que nous, toute seule?

Moi, j’étais complètement paralysée, collée contre le mur étroit de la cabine, les ciseaux à la main. La cliente agitait ses bras, battait des mains et des pieds. Elle nous mettait du sang partout sur la table, une vraie hystérique.

L’enveloppement, c’est ce qu’il fallait.

« Ça vous fera du bien. Ça vous détendra et, après, on pourra mieux enlever la cire.»

La patronne a montré le pot de crème “soin amincissant”.

« Non mais, a dit la cliente, vous manquez pas d’air.»

Elle aurait voulu quoi, alors ? Le soin chauffant ?  Elle n’en avait pas assez eu, du chaud ?

Elle tenait son pull noir à deux mains. Elle n’allait pas se déshabiller. Ni se rallonger .

Rien à faire.

« On laisse tomber, puisqu’elle veut pas,a tranché la patronne. Qu’elle aille au diable! »

La cliente s’est levée d’un bond. Elle a saisi son sous-vêtement et son pantalon accrochés à la patère :

« Je vais vous en faire une de ces pubs! »

Elle a tiré si fort sur le portemanteau qu’elle l’a décroché. Les vis et les chevilles ont valdingué et je me suis pris le truc en bois sur la tête. Deux trous noirs sont apparus dans le mur blanc.

C’était sale et c’était laid. Dans la cabine neuve !

« Elle va tout nous casser, celle-là! », a hurlé la patronne.

« Dégage et laisse-moi passer. »

Ce tutoiement soudain nous a ramenées à qui on était : des décrotteuses de riches, des sous-merdes en blouse blanche.

La cliente voulait sortir coûte que coûte. Elle a griffé l’avant-bras de la patronne qui l’a arrêtée avec une gifle retentissante. La cliente voulait rendre la baffe, mais moi, j’avais pris des cours de self-défense pour les soirs où je rentre seule à l’appart’, alors j’ai su quoi faire.

Coup dans le bas-ventre.

Clé de bras.

Immobilisation totale.

J’ai vu la patronne regarder les deux trous dans le muret, à son tour, pâlir.

« Et maintenant, elle a dit, on va vous le faire, votre enveloppement. »

Elle a poussé la cliente sur la table. Je l’ai maintenue allongée. Elle mesurait moins d’un mètre cinquante alors que nous, la patronne et moi, sommes deux femmes de bonne taille.

La patronne s’est mise à badigeonner la cliente de crème avec la grande spatule comme un battoir, de bas en haut, jusqu’au cachemire noir, jusqu’aux joues et aux cheveux, n’importe comment, à grands gestes brusques et désordonnés.

Moi, j’aurais tant voulu que tout redevienne calme, joli et propre.

La cliente gueulait.

Elle montait dans des aigus qui me trouaient les tympans.

Elle suppliait qu’on la laisse partir, elle ne dirait rien à personne pour l’épilation ratée.

Et puis d’un coup, elle s’est tournée vers moi :

« C’est sa faute, à l’autre,là. »

C’est ma faute, toujours, ma faute. Les larmes me sont montées aux yeux.

« Tu ne feras jamais rien de bon. »

Pile ce que gueulait ma mère. Pile. Je ne veux pas pleurer, mes mâchoires se contractent.

« T’es nulle. »

Ma gorge se serre.

« T’es nulle, t’es pas finie. »

La cliente gueule et ça ne s’arrête pas. Ça ne s’arrêtera pas. Tout est sale et tout est laid et ça crie dans ma tête. Un bandeau d’acier me visse les tempes.

La cliente écume et ma tête va exploser.

Ça explose, dans ma tête.

Et mes yeux flottent dans la cabine, tout est flou, tout est blanc et ça vole en éclats et ça fait lever les ciseaux, les ciseaux, les ciseaux, deux trous d’acier qui s’élèvent et me couronnent et d’un coup retombent et se plantent, profonds, dans le cachemire noir.

 

© ANNE BOURREL Nouvelle de Noël (parue dans le Midi Libre du 30 décembre 2017)

Son actualité :

« Voyez comme on danse », mon théâtre tango, avec Charo Beltran Nunez , Jean Sebastien RampazziArnaud Millan (création musicale aux ondes martenot. Présence du musicien sur scène ) Claire Eloy (création lumière ) et Nicolas Marquet (costumes ). Crédit photo: Paul-Eli Rawnsley. Théâtre de poche, Sète. Les 22, 23 et 24 mars 2018 à  21heures.

Réservations très conseillées au 04 67 74 02 83 ou ici, au théâtre de poche…

parution le 18 mars 2018, à la manufacture de livres

Résumé: Roberto et Rita se rencontrent à la Milonga La Maldita. Rita est une riche héritière. Roberto un petit malfrat, danseur de tango et gigolo à ses heures. Il n’a plus un sous en poche, il crève la dalle et comme si cela ne suffisait pas, il est poursuivi par le clan des Italiens…Entre Roberto et Rita, l’entente est immédiate. Lui voit en elle une solution facile pour trouver l’argent qui lui manque. Elle le désire et voudrait qu’il lui appartienne, entièrement.

Dans un hôtel de luxe du bord de mer, le Mirage Hôtel, leur tango vire à la danse macabre….  »

 

Le dernier invité, parution le 18 mars 2018, à La manufacture de livres, signature et lecture en avant première à la Nouvelle Librairie sétoise, le 20 mars 2018