Animal – Sandrine Collette

Animal – Sandrine Collette

Éditions Denoël

Tu sais à quel point j’attends, avec une impatience qui grandit au fur et à mesure que les mois passent, les derniers romans de certains romanciers. Je vais pas te redire lesquels, tu le sais si tu jettes un regard circonspect sur les mots commis ici ou ailleurs.

Septième roman de Madame Collette.

Septième fois qu’elle m’emporte au-milieu de ce que je crois être nulle part avant d’avoir fini la dixième page.

J’ai toujours une affection particulière pour les romans qui m’ont fait découvrir, souvent par hasard, quelqu’un qui dépose délicatement les mots sur les feuilles. En ce qui concerne Sandrine Collette, je continue à vanter les fourmis qui marchent dans la neige… et la mère croisée au milieu de la Patagonie, puis les filles qui peuplent la terre en pleurant, la barque qui impose le choix entre la vie et la mort de ses propres enfants…

Chacune des histoires qu’elle m’a racontées est un souvenir important au creux de ma mémoire de lecteur difficile, râleur souvent, agressif parfois dans ses remarques cinglantes sur la mauvaise qualité de ce que les éditeurs nous donnent à lire, mais respectif aussi dans le calcul du temps que certains écriveurs prennent à nous livrer des trucs sans aucun intérêt. Et je fais des néologismes si je veux.

Je te dis pas lesquels, tu sais de qui je cause, puisque je les lis pas. Enfin, pas souvent.

Ce dernier roman parle de la quête.

Non. Pas celle-ci.

La vraie quête. Celle qui te permet de découvrir qui tu es vraiment.

Sandrine Collette répond parfois à des questions sur le ouaibe. Elle y parle de sa campagne, de la nature, des chevaux qu’elle aime d’amour, et de littérature.

Elle y a parlé aussi de ses références livresques. De Marguerite Duras, de Laurent Gaudé, Jeanne Benameur ou Alessandro Baricco.

Tu connais pas Baricco ?

Tu as pas lu « Océan Mer » ou « City » ?

Ben vas-y… Va les chercher, et tu comprendras ce qu’elle veut dire.

Elle a dit aussi qu’elle aime raconter des histoires.

Ça, j’en doutais pas une seconde. Elle fait partie de ceux qui te prennent par la main et t’emmènent sur les chemins de la vie, marcher sur la terre de la Patagonie ou traîner les pieds dans la neige des montagnes.

Elle a dit aussi qu’écrire est sans fin, car l’imagination est infinie et que cette imagination lui ouvre les portes de l’éternité. Qu’elle ne sait pas, au contraire d’autres romanciers, écrire sur rien.

Je confirme. Elle écrit pas sur rien.

Et je confirme aussi que certains savent écrire sur rien. La difficulté, souvent, c’est que le rien n’engendre que du vide.

Dans celui-ci, elle va te parler d’un ours, et des hommes, et des femmes, et de ce qu’ils sont tout au fond d’eux.

Dans celui-ci, tu vas courir avec l’ours, celui qui vit sans doute au fond de chacun de nous. Celui qui laisse sa trace sur les arbres. Cette marque dont les Amérindiens disaient que quand elle serait sur la terre entière, l’être humain approcherait de sa fin.

T’as déjà regardé un code barre ?

Puis tu vas t’essouffler aussi derrière elle, et derrière lui, et courir encore, malgré ce souffle trop court, après celui que tu es vraiment.

Tu vas penser à London et à ses « enfants du froid », bien sûr, puis à tous ces romanciers américains qui t’ont entraîné sur les chemins de l’aventure.

Tu vas penser à Rash et à Joyce, son élève en littérature, et à ces personnages que tu as parfois du mal à oublier.

La Nature encore, avec une majuscule, parce que ceux qui réussissent à en faire un personnage de roman sont tellement rares…

Comment est-ce qu’elle a pu me faire aimer ces tireurs à la lunette qui déciment à travers des safaris merdiques ces animaux magnifiques ?

Je sais pas.

Sans doute parce que son écriture fait exister les émotions avant de faire naître les hommes.

Sans doute aussi parce que les vrais maux de ce roman sont ceux de l’humanité entière. Ceux de ces hommes et de ces femmes qui tentent de survivre au milieu de nulle part, qu’ils vivent au Népal ou au Kamtchatka. La chasse dont il aurait pu être question n’existe finalement pas.

Sans doute encore parce que le véritable chasseur est notre animal-totem, celui que nous cherchons toute notre vie.

Sans doute enfin parce qu’elle a du talent, bien au-delà de celui de certains écriveurs qui s’imaginent qu’aligner des phrases suffit à faire un livre…

Écrire du noir avec une telle poésie, là encore, n’est pas possible pour la plupart des scribouilleurs.

Elle réussit, là où certains se seraient cassés la gueule sans jamais pouvoir se relever, à nous faire pénétrer l’âme de l’ours, à nous faire juste entrevoir notre animalité, nous faire devenir, l’espace d’un roman, celui qui laisse la marque de ses griffes sur les arbres, au vu des hommes, comme un avertissement.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.