Buveurs de vent – Franck Bouysse

Éditions Albin Michel

 

 

Tu connais mon affection pour Franck Bouysse. Tu sais en quelle estime je le tiens depuis mes premières lectures liées à Cyril Herry et à sa maison d’édition au si joli nom (Ecorce). Tu as peut-être lu la chronique commise sur « Née d’aucune femme » et les mots posés après cette lecture (https://leslivresdelie.net/ne-daucune-femme-franck-bouysse/).

Alors tu peux sans doute imaginer mon impatience à l’annonce de son nouveau roman.

Impatience.

Alors tu peux aussi, peut-être, imaginer l’espoir qui m’assaille aux premiers mots découverts.

« L’homme et l’ombre de l’homme précédaient la femme sur la pente boisée. »

T’es dedans instantanément.

Ça veut dire que les mots posés sur le papier impriment immédiatement l’image que Franck Bouysse te donne à voir sur l’intérieur de ta rétine.

De ton œil, quoi. Mais dedans, à l’intérieur.

Pour crever l’abcès tout de suite, tu vas pouvoir lire sur l’ouaibe que d’aucune (pas d’aucun), n’ont pas aimé la fin et qu’elles n’ont pas retrouvé l’auteur des précédents romans de Bouysse, que la déception s’est inscrite en lettres de feu sur la couverture de « Buveurs de vent », et que blablabla, blablabla.

C’est ballot de passer à côté d’un des meilleurs romans de la rentrée, mais en même temps, toutes les opinions sont tolérées.

Je dis ça mais je n’en pense pas moins !

Je m’énerve pas Gislaine, j’explique.

Tu t’en souviens sans doute pas, mais Franck (depuis le temps que je dithyrambe sur lui, on est des copains alors je l’appelle Franck) m’a un jour dit qu’il était nécessaire de pouvoir imaginer la roue qui s’arrache du sol à la lecture des mots posés sur le clavier. Que sinon, c’était pas la peine d’écrire. Ou à peu près.

Donc on peut imaginer que chacun des mots posés sur le clavier a été pesé à l’aune de ce qu’il représente. À l’aune de chacun des personnages mis en scène dans ses romans. Tu te souviens sans doute pas de « Pur-sang », mais déjà, je mets des guillemets parce que je me souviens pas des mots précis, mais « il fut persuadé que cette vision le hanterait toute sa vie. Que plus jamais il ne prendrait le temps à la légère, ni aucun sourire de femme. »

Ça veut dire que déjà dans les mots on entendait ce qu’allait devenir Franck Bouysse.

Je sais. Tu vas encore me dire que je parle pas du roman, et c’est pas faux.

Une histoire sans héros, sans personnage principal, au contraire de ce que font la plupart des écriveurs. Juste trois frères et une sœur, qui s’aiment d’amour.

Et puis le Gour noir, une vallée perdue où les gens survivent grâce à un type qui possède tout, ou presque. Ça te rappelle sans doute quelque chose ou quelqu’un.

Chacun des portraits tracés au fusain par Franck Bouysse fait mouche, parce que comme dans la vraie vie de la réalité, ils sont tous et chacun différents, avec leurs peurs et leurs espoirs.

Quelques consonnance du livre sacré des chrétiens, les prénoms donnés par la mère tellement pieuse qu’elle en devient bigotte, et le texte de Saint Jean, à la fin du roman…

Et puis Long John Silver et sa jambe de bois, que tu vas voir claudiquer sur le bord de la rivière, quand tu tiendras la main de Luc, et que tu penseras à Mabel.

Mabel, la sœur partie, la sœur dont la silouhette continue à se balancer sous le viaduc qui surplombe la vallée et la rivière où se croisent les personnages de Franck Bouysse.

La nature, comme à son habitude, omniprésente et magnifiquement bien contée par ce styliste hors des pairs…

Ceux qui ont trouvé ce roman verbeux devraient continuer leur collection de Oui-oui. La bibliothèque verte est trop chiadée pour eux…

Je t’en donne un petit morceau.

« C’est pas pour les marques que je vais garder que je t’en veux le plus. Si je t’en veux vraiment, c’est parce que si j’ai des enfants, je suis pas sûr que je leur balancerai pas des coups de ceinturon pour leur apprendre la vie… Je suis pas sûr de pouvoir faire autrement, à cause de toi. La colère qu’on engrange, faut bien qu’elle sorte un jour. »

C’est tout ce que je peux dire sur ce roman.