Nice 2016 – Nicolas Elie

Le 14 juillet 2016

Tout à l’heure, tu vas peut-être regarder des mecs se faire des passes avec un ballon. Essayer, sans doute, de l’envoyer au fond des filets de leurs “adversaires”. Les filets de ceux qui seront, pendant presque deux heures, l’ennemi. C’est chouette. Je dis pas ça parce que j’en ai pas grand chose à taper, pas non plus parce que je serai ailleurs que devant un écran de télévision, au pied d’un arbre sans doute, à imaginer le monde de Syffe créé par Patrick K. Dewdney, un monde différent de celui dans lequel on continue à assassiner des gens qui auraient pu être nos amis, qu’on aurait pu serrer dans nos bras. Mais simplement parce qu’il y a deux ans, il n’y avait pas de ballon pour justifier l’oubli.
Depuis deux ans, t’as fait quoi ?
Toi aussi, t’as lu des livres. Tu les as lus en silence, sans faire de bruit.
Des livres qui parlent d’horreurs, de morts, et de massacres. Des livres qui accouchent parfois d’un cri quand tu les refermes.
Des livres qui parlent de la vie parfois.
Quand t’as lu Mr Mercedes, tu t’es sans doute demandé si King l’avait écrit après Nice en 2016. Non. Il l’a écrit avant. La vie l’avait juste rattrapé. Elle avait marché juste à côté de lui.
Juste à côté.
Et la mort, quand elle l’a vue, la vie, elle s’est marrée.
La mort, elle a bien rigolé en 2016. Le 14 juillet 2016.
Elle a assassiné des gosses, la mort. Des mômes qui allaient s’offrir des fleurs. Des cœurs aussi.
Des mômes qui auraient pu faire un joli monde.
Un joli demain.
Ils pourront pas. Ils pourront plus jamais.
Ils pourront pas parce qu’ils sont morts.
Ce matin de juillet 2016, ils se sont pas réveillés.
Ils ont pas appelé Maman, pour qu’elle leur prépare le p’tit dèj.
Ils ont pas sauté sur Papa pour jouer à la bagarre.
Ils ont pas fait de rêves cette nuit du 14 juillet 2016.
Parce que quand t’es mort, je suis pas sûr que tu rêves encore.
Eux, hier, en 2016, ils rêvaient d’un joli demain. Ils rêvaient de ces sourires que la vie nous offre parfois. Ils étaient peut-être impatients de rentrer pour que Maman ou Papa leur lise une histoire. Une histoire de monstres, de dragons, de fées qui changent le monde pour qu’il y ait de jolis demains.
Hier, le 14 juillet 2016, ils ont vu la nuit s’allumer. Elle s’est allumée de toutes les couleurs de l’espoir. L’espoir, c’est ce truc inventé par les hommes pour imaginer que demain ira mieux. Que ce soir, le ballon ira tout au fond des filets de l’ennemi Croate. Parce qu’il y a longtemps, des mecs se fracassaient la gueule dans l’arène et que ceux qui gagnaient étaient libres… Sans doute que ça continue. Que l’arène est devenue le stade. Le stade barbare.
Libres. Ceux qui gagnaient étaient libres. Comme nous ce soir, peut-être. Libres de continuer à espérer que tout va aller mieux. Que le 30 du mois sera bien le 30, et pas le 6. Que les frigos seront pleins de légumes du jardin, que les hommes comprendront demain que la Terre est fatiguée, épuisée.
Hier, le 14 juillet 2016, juste après les couleurs de l’espoir, la nuit s’est éteinte.
Je te disais de te souvenir que ceux qui allaient utiliser ces enfants, ces femmes et ces hommes pour en faire autre chose que de la tristesse te feraient pas de jolis demains non plus. Tu vois, je t’ai pas menti. Ils t’ont pas fait de jolis demains. Ils ont fabriqué des hier qu’on a oubliés.
Je te disais que t’aurais beau mettre des drapeaux partout, sur toutes les pages de tous les réseaux sociaux, la mort, elle s’en tapait.
Et elle s’en tape toujours. Elle continue à tirer sur des mômes qui sont à l’école pour apprendre, à assassiner des hommes et des femmes qui vivent trop près des diamants dans la terre, du pétrole sous les cailloux, ou des arbres qui servent à fabriquer des meubles.
Elle s’en tape toujours.
Ce soir, quand tu te lèveras en hurlant parce que les Croates ou les Français auront poussé la baballe au fond des filets, et puis quand tu vas te rassoir, le sourire au lèvres, ou la rage au cœur, souviens toi que le 14 juillet 2016, tu chialais un peu.
Peut-être que le 14 juillet 2016, t’étais avec un môme, qui te faisait confiance, qui avait plein de jolis demains juste en face de lui.
Souviens toi que tu savais pas comment lui expliquer.
Ce soir, celui qui sera à côté de toi, avec du maquillage de toutes les couleurs du drapeau, prends le dans tes bras, et serre le fort fort fort.
Que la France gagne ou perde, souviens toi que la mort, elle s’en cogne. Quand elle décide, le 14 juillet 2016, de casser la gueule à la fête, c’est parce que parfois, elle décide que la vie des hommes n’est finalement pas aussi importante qu’on veut bien le croire.
M’en veux pas. Le ballon, j’ai jamais compris les règles.