Les Neuf Cercles – R. J. Ellory

Les Neuf Cercles

Les Neuf Cercles – R.J. Ellory
Éditions Sonatine

R – J – Ellory, je l’ai croisé tout récemment, à Hyères. Tu te souviens, je t’en ai causé. C’est un chouette mec, l’air presque surpris qu’on s’intéresse à ses romans. J’aime bien ce genre d’auteurs, de ceux qui ont un ego qui leur permet de poser les pieds par terre… T’as sans doute, comme moi, lu des trucs sur sa vie perso. Ben c’est ça. C’est sa vie perso. Ça nous regarde pas, comme disait la concierge de ma grand-mère. Je déconne, ma grand-mère, elle avait pas de concierge.

De quoi parle ce roman.

Dedans, il y a Gaines. Il a fait la guerre du Vietnam. Je crois que ceux qui s’en vont à la guerre, quand ils reviennent, on dit qu’ils l’ont faite. Un peu comme si c’était eux qui avaient décidé d’aller faire chier ceux d’en face. Quand je dis en face, c’est une image.

Quand il est rentré, il est devenu shérif. Shérif à Whytesburg, dans le Mississippi. C’est un genre de petite ville. C’est calme, les petites villes. Il s’y passe jamais rien. Sauf que cette fois, il y a un truc qui remonte à la surface… Un corps. Celui d’une gosse qui a disparu vingt ans plus tôt. Je te raconte pas la suite de l’histoire, pas la peine, et comme d’hab, d’autres s’en sont chargés d’autant que le roman est sorti depuis 2014, genre je suis grave en retard.

Une des choses que j’aime chez Roger (je l’appelle Roger parce que je connais sa femme, elle veut le vendre sur eBay), c’est sa capacité à mélanger les histoires qu’il raconte à ce qui se passe dans la vraie vie de la réalité. Ce que tu appelles l’histoire contemporaine. Dans ce bouquin, en l’occurrence, il s’agit des traumatismes rapportés de la guerre du Vietnam par ceux qui sont allés se vautrer dans sa jungle.

Alors bien, sûr, puisqu’on est dans le Sud, il te parle un peu du Vaudou, et des pratiques finalement assez peu utilisées de nos jours, quant à la façon d’enterrer les gens. Assez peu, j’ai dit.

J’aurais bien aimé qu’Ellory fabrique un personnage avec ce Sud, sa torpeur, sa moiteur, et ses pratiques ritualisées jusque dans la façon de faire le café. J’aurais bien aimé, parce que d’autres l’ont fait, plus ou moins bien.

Gaines, il a le monde des traumatismes sur ses épaules. Il se trimballe l’intégralité des séquelles possibles au retour d’une guerre. Peut-être que c’est un peu trop.

Peut-être.

En revanche, et grâce au talent d’Ellory, parce que du talent, il en a, faut pas nier la réalité sous prétexte de méchanceté, en revanche, donc, tu vas avoir presque 600 pages pour entrer dans la tête de Gaines. Et 600 pages, c’est suffisant pour devenir par instants ce vétéran traumatisé, pour entendre ses pensées, ses questions, ses doutes. Toujours cette fragile incertitude entre le bien et le mal, toujours ce souvenir des morts qui est sans doute « le plus lourd des fardeaux ».

C’est presque hypnotique par moments, et c’est sans doute dû à la lenteur de l’action, liée à la moiteur de l’atmosphère, et c’est parfaitement rendu, comme d’habitude.

Il a du talent, vraiment, et il est à mon avis, presque incontournable aujourd’hui pour qui aime les romans dont on tourne les pages avec jubilation. Ces romans qui racontent une histoire, pas ceux qui croient faire de la littérature. Le but, quand j’ouvre un roman, et je te l’ai déjà dit, c’est que le mec ou la nana me prenne par la main et m’emmène avec lui au fond des bois pour me dire une histoire. Et ce genre de romans, c’est tout ce que je leur demande. Pas la peine d’en faire des tonnes, il suffit juste de savoir écrire, et d’avoir une vraie idée de départ. Tout le monde ne sait pas.

Chaque roman que j’ai lu de cet auteur a été une plongée dans un univers que je ne connaissais pas. Et une plongée réussie, qui plus est.

Tu vas penser à ces anciens combattants, ceux que tu as croisés, un grand-père, ou un ancien soldat, présent aux fêtes de familles (pas celles d’Orelsan), ces anciens qui semblaient transporter tout au fond d’eux le souvenir de leurs camarades, de leurs frères d’armes restés au fond des trous creusés par les bombes lancées par ceux d’en face. Tu vas te souvenir sans doute, au moment où tu liras ces lignes, du regard de tristesse, perdu dans le vague, du fait que personne n’était capable d’accrocher un sourire sur le visage de l’ancien soldat.

Tu te souviendras avoir essayé d’imaginer les nuits d’angoisse, enfoncé dans la boue jusqu’au cœur, avec l’odeur de la souffrance chevillée à celui qui sait que la prochaine balle sera celle qui l’empêchera de rentrer chez lui.

J’aime pas la guerre.

Ce roman parle aussi de la façon dont on traitait nos frères d’Afrique dans les années 70. Tu verras, c’est pas joli-joli.

Savoir raconter une histoire, ce n’est pas donné à tout le monde. Savoir y faire vivre des personnages, comme dans la vraie vie, encore moins. Peu nombreux sont ceux qui y parviennent. Ellory est de ceux-là.

Te faire renifler la sueur, poser ta main sur ton bras et sentir tes doigts qui collent à l’image de cette atmosphère lourde et poisseuse du Sud, à l’image de ces partis pris qui continuent d’exister, c’est encore plus difficile. Peut-être que comparer Ellory aux mots de ceux qui y vivent te laissera un arrière-goût de “il manque quelque chose”. C’est pas grave, tu verras.

Quant à moi, il fait partie, à l’instar de quelques autres, de ceux dont j’aime qu’ils me disent “Assieds-toi. Je vais te raconter une histoire.”

C’est tout ce que j’ai à dire…