Jusqu’à la bête – Timothée Demeillers

Jusqu’à la bête – Timothée Demeillers

Asphaltes Éditions

Tu connais cette maison d’édition ? Moi, je l’ai aperçue avec un garçon qui s’appelle Jean-François Paillard. Il a écrit un roman, « Le Parisien ». Je l’ai pas lu encore, mais je t’en cause bientôt. Il est venu à La Maison de la Presse du Lavandou pour faire des dessins sur son bouquin.

« Jusqu’à la bête », c’est Cédric Segapelli qui en a parlé sur son blog il y a quelques mois. Comme je suis plutôt d’accord avec lui, en général je commande les romans qu’il aime. Celui-ci, donc, attendait sans doute que je me décide à l’ouvrir.

C’est le préambule.

Dans ce roman, il est question de vaches, et de taureaux. Mais pas l’histoire que tu imagines. Il est question de leur mort, au milieu des machines. C’est pas joli joli…

Tu bouffes de la viande, toi ?

Même si t’as pas été présenté à la vache ?

Tu sais, c’est la mode du moment, ils disent. La mode parce que ceux qui continuent à se goinfrer de viande tous les jours que le Diable fait, ils devraient, à mon humble avis, faire un tour sur le site du ouaibe qui s’appelle L214.

Bon, ça c’est fait. Mon petit coup de gueule contre les ceusses qui comprennent pas que la viande, surtout après le traitement de choc qu’on fait subir aux animaux qu’on engraisse pour en faire des burgers, c’est pas totalement indispensable à la survie de l’espèce.

Mais me fais pas dire… Le roman de Timothée Demeillers n’est pas lié au mouvement végan ou à quoi que ce soit d’autre. Quoi que, comme disait Tata Jacqueline, il y pas de feu sans fumée.

Parce que dans ce roman tu vas en voir des morceaux de barbaque. Tu vas les voir, les vaches pendues par les pattes, encore vivantes, et qui attendent (si on peut dire) le couteau qui va trancher dans le vif.

Tu vas comprendre comment les mecs et les nanas qui bossent dans ces abattoirs finissent par ne plus être tout à fait des humains quand ils passent la porte du frigo dans lequel ils fabriquent ce que tu vas acheter dans ton supermarché.

Tu vas comprendre aussi que quand tu bosses à la chaîne, chacun de tes gestes devient tellement anodin que tu n’en remarques plus l’horreur.

Enfin, quand je dis que tu vas comprendre, c’est une image.
Le frigo dont il est question, il est à Angers. À côté. Pas loin de la ville.
Erwan, il a bossé dans cet abattoir, juste avant la prison. Alors Erwan, il se souvient. Il se souvient de tout, et surtout de Lætitia.

Lætitia, elle a bossé aussi dans l’abattoir. Mais elle était intérimaire, alors elle est partie. Tu verras comment elle est partie, et ça va sans doute te faire penser à des trucs. Tu sais, les SMS que certains envoient pour dire « Je t’aime plus. Je te quitte. » C’est à la mode, ça aussi.

L’écriture est rythmée par les claquements des machines, puis par les portes de la prison. Ce bruit qui lui rappelle sa vie d’avant. Sa vie avant l’évènement.

Les claquements qui annoncent l’arrivée d’une vache pendue par les pattes, qu’il va falloir ouvrir, dépecer. Comment croire en l’existence si tu commences à réfléchir ?

Alors Erwan ne réfléchit pas. Il exécute, comme ces milliers d’ouvriers qui fabriquent la cordée dont parlent qui tu sais. Ces claquements qui ne quittent jamais le fond de sa tête, qui sont toujours présents même quand ses nièces lui racontent leurs journées.

Timothée nous parle aussi de la télé. Celle qu’on appelle réalité. Et puis de ces émissions dont se gavent ceux qui rentrent de l’usine, parfois, pour se vider la tête, comme ils disent. Parce que je regarde juste pour voir à quel point c’est de la merde, comme dit Blanche Gardin dans un de ses spectacles. Tu vas avoir droit à des passages de ces émissions, qui ne te feront sans doute pas regretter de ne pas les regarder.

Tu vas espérer, toi aussi, comme Erwan, qu’une histoire d’amour va tout arranger, tu vas même y croire, parce que quand même, c’est pas possible.

Demeillers nous explique aussi, à travers les dialogues de ses personnages, pourquoi les ouvriers, pour certains, ont cessé de voir le socialisme comme une lueur d’espoir. Pourquoi, parfois, ils décident de voter pour les blondinets qui crachent à la figure des pauvres et des africains.

Ben non, Macron il est pas blond. Ah, il crache aussi ?

Tu verras, pas de suspense, la fin qui arrive est inéluctable. Liée à la manière dont les premiers de cordée (encore eux), même si c’est une toute petite cordée, traitent ceux qui les font bouffer. Ceux qui exécutent les basses besognes. Je sais, rien n’a changé depuis le Moyen Âge. Il y a toujours les riches, qui bouffent sur la tête des pauvres, et les pauvres qui attendent que les miettes tombent de la table.

Si ma chronique est un peu sociale, c’est parce que ce roman de Timothée Demeillers m’a replongé dans ceux de Martinson ou de Maricourt que tu peux trouver aux Éditions Agone. Surtout Maricourt et « Le cœur au ventre ».

C’est un genre de compliment.

La littérature aujourd’hui, elle te raconte des histoires. Si ces histoires ont du sens, c’est mieux.

« Jusqu’à la bête » est sans nul doute un roman noir et engagé. Il dérange par son acuité et sa capacité à te faire réfléchir quand tu l’auras refermé.

Il dérange parce qu’on est à un million de kilomètres des piles des librairies, et c’est bien dommage.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.