Jean-Luc Bizien – Entretien

 

1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir fou ?

J’ai failli devenir fou il y a une vingtaine d’années. Quand il a fallu choisir, quand il a fallu abandonner une vie toute tracée, tourner le dos à ses certitudes – et à un confort indéniable – pour avancer en terrain miné, sans savoir si cette option était la bonne. J’étais enseignant, j’avais un salaire, un appartement de fonction, une carrière planifiée et un paquet d’autres avantages, mais je n’imaginais pas une vie sans écrire. Plus que tout, je ne voulais pas me réveiller un jour pour affronter mon reflet dans le miroir avec des remords. Ne pas goûter à l’amertume de ceux qui n’ont  jamais eu le courage de se lancer.

Quand il a fallu se confronter aux aléas de l’Édition, de ce monde qui peut te porter aux nues un jour et affecter de ne plus te connaître le lendemain, qui peut te proposer un pont d’or le matin et se demander si c’est vraiment nécessaire de te publier le soir… j’ai déchanté. Mais il était trop tard pour faire machine arrière. J’avais attrapé ce virus, dont on ne se débarrasse plus.

J’ai failli devenir fou aussi en croisant tous ces gens qui pensaient qu’écrire, d’avoir son nom sur la couverture d’un bouquin, pouvait donner un sens à leur vie, leur offrir un nouveau statut. Que cela serait un accès immédiat à la gloire et la fortune. Des gens dont l’ego était si démesuré qu’ils étaient prêts à tout pour entrer dans ce circuit et s’y faire une place. J’entrais en Édition comme en religion et je m’attendais à ne croiser que des êtres lumineux, passionnés, altruistes… Je suis tombé de haut.

Mais l’écriture ne m’a jamais rendu fou. Écrire m’a épuisé, souvent, m’a mis hors de moi parfois. Écrire m’a jeté au sol, m’a privé de tous mes repères, m’a fait douter de tout. Écrire m’a apporté beaucoup de petites tristesses et de grands bonheurs. Écrire m’a empli de fierté et m’a permis de rencontrer des gens merveilleux. Écrire m’a fait vivre – à TOUS les sens du terme – depuis plus de 20 ans.

Je ne suis pas célèbre, je ne l’ai jamais été. Je n’ai pas non plus cherché à l’être – si tel avait été le cas, j’aurais sûrement continué la musique et tout fait pour devenir une rock star. En revanche, certains de mes livres ont rencontré un véritable succès et suprême honneur, j’ai croisé des lecteurs de tous âges dont les yeux brillaient de plaisir. Que demander de plus ?

 

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

J’en ai écrit, il y a longtemps – on n’est pas sérieux, quand on a vingt ans. Je n’en lis plus depuis des années, à part des extraits, parfois. Il m’arrive souvent de (re)découvrir des fulgurances qui me stupéfient. Quand cela se produit, je ne résiste pas au bonheur d’en glisser dans mes livres. De préférence là où on ne m’attend pas, pour que la poésie produise un maximum d’effet.

Comme, par exemple, dans une série de polars pour ados (les Justin Case, parus chez Gründ) que j’ai parsemée de citations de René Char. Je suis très fier d’avoir pu le faire : la poésie, ça ne s’apprend pas, ça se ressent… et plus on la croise jeune, plus la rencontre est forte. J’espère que certains lecteurs en auront saisi la puissance et la somptueuse beauté.

 

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petit/e ? Ou c’est juste du boulot ?

C’est surtout du travail. Un effort de mémoire, aussi, tant il est vrai qu’on n’est jamais que la somme de tout ce qu’on a vu, lu et entendu depuis la naissance.

Je ne crois pas qu’on invente quoi que ce soit, aujourd’hui. Tout a été écrit, déjà. Parfois merveilleusement bien. On ne peut que tenter, modestement, d’apporter sa propre pierre à l’édifice. En espérant que la musique, le tempo, trouvera une oreille complice, une sensibilité en accord.

Je crois cependant aux maîtres, à ceux qui nous su éveiller nos esprits, nous guider, nous conseiller. Dans mon cas, ce fut Serge Brussolo, que je ne remercierai jamais assez. Quand on a eu la chance de croiser des auteurs aussi fabuleux, des créateurs, des artistes qui nous ont transportés, fait vibrer, donné envie de raconter à notre tour, de passer, de transmettre… une première étape – essentielle ! – est franchie.
Les idées suivent, pour peu qu’on s’en donne la peine.

Après… c’est le début de l’écriture.

Et c’est LÀ, à ce moment précis, que le véritable travail commence.

Mais c’est une autre histoire.

 

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

Je n’en pense rien. Écrire un roman, c’est déjà un tel effort… Le mener à terme relève pour moi du prodige. Je suis toujours ahuri de parvenir au terme d’un manuscrit. Quand une histoire s’impose à moi, je m’accroche à mon clavier sans être certain d’arriver au bout. Comme si, chaque fois, je devais retrouver les codes de l’écriture.

J’ai la chance d’écrire dans divers genres, pour des publics différents – de la prime jeunesse aux adultes. J’adapte inconsciemment mon écriture à chaque histoire et pas au public concerné. Je me suis aperçu, à la relecture, que le style employé pour « La Cour des miracles » (10-18) n’avait rien de commun avec celui de la trilogie des ténèbres (Toucan). Ce sont pourtant deux séries destinées aux adultes, donc à des publics semblables.

Je me fie à mon instinct. J’aborde l’écriture comme un musicien son instrument.

Et je ne m’interdis pas l’improvisation.

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

Ça, c’est une posture ! Bukowski fait un peu chier, là. À trop vouloir en faire, à surjouer le côté « destroy », on perd en  crédibilité et – plus problématique encore ! – on perd le lecteur.

Je crois au contraire en la technique, en une certaine forme d’académisme. C’est justement ce respect de la forme qui fait qu’effectivement je peux jeter un texte au final et tout reprendre, sous un autre angle. Ça ne signifie pas pour autant qu’on ne peut s’autoriser aucun écart. Mais pour jouer avec les règles, il faut les connaître sur le bout des doigts.

Si on applique stricto sensu ce qui est préconisé par Bukowski, on peut écrire n’importe quoi, sous prétexte que « c’est de l’art ». Foutaises !

J’écris avec le plus grand soin, pour les lecteurs qui feront l’effort de me lire.

On a tendance à l’oublier, mais la lecture demande des efforts. C’est par respect pour le lecteur que j’essaye chaque fois de proposer la meilleure histoire, sous sa forme la plus aboutie. Si j’ai un jour la sensation de n’avoir pas fait le maximum, ou si écrire devient une routine… autant laisser tomber et me tourner vers un autre métier.

 

6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

Il y a deux problèmes majeurs en France, deux phénomènes qui gangrènent le milieu littéraire et faussent le jugement du public.

Le premier, c’est que n’importe qui s’improvise écrivain, sans « attendre des années pour acquérir une base solide ». Il suffit de regarder sur FB pour s’apercevoir qu’il y a aujourd’hui bien plus de gens qui pensent savoir écrire que de gens qui lisent.

Le second, c’est qu’on porte les auteurs aux nues. C’est d’ailleurs sans doute pour cela que tant de gens aspirent à obtenir ce statut, quitte à employer tous les moyens pour y parvenir… ou à tenter l’imposture.

À l’arrivée le constat est terrible : ceux qui ont la chance d’exercer ce métier à temps plein sont rares à en vivre et ne jouissent d’aucun statut professionnel réel. Les impôts nous considèrent comme des salariés mais aucun éditeur n’a d’obligation envers les auteurs, qu’on peut embaucher ou congédier à loisir.

Le grand public ne s’en émeut pas. On considère trop souvent que les écrivains ont un don, alors que c’est un travail qui mériterait une réelle reconnaissance.

Certes, aucun des auteurs que je connais – même les plus célèbres d’entre eux – n’a appris son métier autrement que sur le tas, en lisant les autres en essayant intuitivement de dégager des règles, des techniques. J’ai eu la chance inouïe de bénéficier des conseils de Serge Brussolo et j’aurais aimé pouvoir suivre des cours, des ateliers.

En France, on apprend à lire, pas à écrire. La première UFR d’écriture a vu le jour il y a quelques années et c’est tant mieux : on va peut-être ENFIN reconnaître qu’écrivain, c’est un métier et qu’il faut en conséquence en apprendre les bases.

Soyons clair : je ne crois pas qu’on puisse « apprendre à des gens à faire des livres », mais si on leur apprend à écrire, on les met sur la voie.

Il est grand temps de réfléchir à un statut d’auteur, à des droits permettant à tous les écrivains de vivre de leur labeur.

(J’ai bien conscience qu’en écrivant cette dernière phrase je dépasse le cadre de la question… mais je n’ai pas pu m’en empêcher. Chacun mène ses batailles. )

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? T’en penses quoi ?

Il m’est difficile de répondre… parce que je ne me considère pas comme un artiste, mais plutôt comme un artisan. Je n’ai pas la prétention d’inventer, de créer quoi que ce soit de réellement nouveau. J’ai la sensation de posséder un certain savoir-faire et j’éprouve l’envie de visiter certains domaines par le biais de l’écriture. Je m’inscris dans une continuité, celle des conteurs avec – et c’est la force du thriller – la possibilité en sous-texte d’inviter le lecteur à la réflexion, sous couvert de l’embarquer dans une histoire prenante.

Pour en revenir à la question, on constate depuis quelques années que le statut de l’auteur a évolué, via l’omniprésence des réseaux sociaux.

FB et consorts ont permis beaucoup de choses : de très belles rencontres, une diffusion beaucoup plus importante des infos et une facilitation des échanges entre les auteurs et les lecteurs. Ce qui, il y a encore quelques années, était uniquement possible dans le cadre des salons du livre devient quasi quotidien par la magie du Net. En conséquence, il est devenu compliqué – voire impossible – de poser des limites. Ne pas répondre dans la seconde, ne pas forcément tout mettre en scène, tenter de préserver un minimum d’intimité est devenu délicat.

Dès qu’on le fait, une majorité de contacts FB (je ne parle pas d’amis, ici, parce que ça n’est pas le cas, même si on a tendance à tout confondre sur le Net) ressent ces limites pourtant nécessaires comme une grande violence, ou un témoignage du mépris de l’auteur. L’idéal serait, pour reprendre la formule de mon ami David Khara, de réussir à faire comprendre aux gens qu’un écrivain peut-être « disponible sans pour autant être à disposition ».