Gipsy Paladini – Entretien

 

On va se tutoyer, Gipsy, si tu es d’accord. Pas pour que je fasse le malin auprès de mes potes, mais parce que finalement, on se connaît un peu, à travers ce que tu m’as donné à lire…

Les questions, ce sont celles que j’aurais aimé poser à Bukowski quand il réfléchissait sur l’acte d’écrire. La dernière, c’est celle qu’il aurait sûrement voulu te poser.

 1 – « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous. »

Ça te parle ? Tu as failli devenir folle ?

Quand on est solitaire, on finit par se créer un monde. Adolescente, j’étais tellement recluse sur moi-même, sur mes mots, que je voyais des choses qui n’avaient pas lieu d’être. C’est rassurant de savoir qu’on a une grotte à soi dans laquelle on peut se réfugier, mais cet univers est souvent très sombre, j’étais à la fois attirée et épouvantée par ce que j’y voyais… par ce qui m’arrivait même, l’impact physique qu’il avait sur moi. Mais l’énergie imaginative que j’y puisais était si forte que j’étais pressée de fermer les yeux pour m’y retrouver.

J’ai beaucoup donné à l’écriture, j’ai bousillé ma carrière professionnelle, elle a aussi beaucoup impacté ma vie sentimentale. L’art est souvent moitié don, moitié malédiction. De nos jours, j’ai une famille, je n’ai plus envie d’autant souffrir, je prends donc du recul par rapport à l’écriture, parce que oui, elle peut être un poison pour l’esprit. 

 

 

2 – « Ça fait des années que la poésie me gonfle, depuis des siècles, mais j’ai continué à en écrire parce que les autres s’y prenaient tellement mal. »

Et toi, la poésie, ça t’arrive d’en écrire, d’en lire ?

Oh oui, la poésie, c’est ma base. Baudelaire, Rimbaud, Artaud, ces mots abscons qu’il faut décortiquer parce que leur sens se trouve sous la croute, comme si la seule manière de les appréhender, c’était de saigner. La souffrance, dans les mots. J’en lis et j’en écris. Parfois dans mes romans, je suis obligée de restructurer un paragraphe parce qu’il est trop musical.

 

 

3 – « Je ne sais pas d’où vous tenez votre talent mais les dieux vous en ont assurément bien doté. »

(À John Fante)

Tu crois à ça ? Aux fées penchées sur ton berceau quand t’étais petite ? Ou c’est juste du boulot ?

Des petites diablesses plutôt lol.

On sait tous que le talent ne suffit pas, il faut travailler dur (bon, avoir des relations, ça aide aussi). Il y a énormément de monde sur le marché, pour se faire remarquer, il faut un peu d’originalité.

 

 

4 – « Il n’y a aucune excuse pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire qui dit : la forme, la forme, la forme !! Autant foutre les mots en cage. Autorisons-nous l’espace et l’erreur, l’hystérie et la peine. »

Qu’est-ce que tu en penses de l’académisme ? Des auteurs qui finissent par écrire le même livre à chaque fois ? Mettre les mots dans une cage ?

« Pour une création mutilée par les directives de l’académisme, de la mode, ou le livre de messe valétudinaire » WTF ? ?

Je ne juge pas les gens, tout comme je ne juge pas mes personnages. Je les laisse être tels qu’ils sont. C’est la diversité de chacun qui fait qu’on peut écrire des bons bouquins avec des personnages intenses. Certains écrivent pour l’argent, d’autres pour la passion, d’autres pour plaire, d’autres pour eux, qui suis-je pour condamner leurs motivations ?

 

 

5 – « Je ne crois pas aux histoires de techniques, d’écoles ou de divas… Je crois plus au fait de s’accrocher aux rideaux comme un moine ivre… pour les réduire en morceaux encore, encore, encore… »

Les rideaux, tu les déchires aussi ? Jusqu’à les réduire en morceaux ? Tu travailles tes textes jusqu’à les jeter parfois, au bout du bout ?

J’ai un moulin à idées dans la tête, j’adore les balancer sur papier, comme elles viennent, brutes, brutales, écorchées et difformes. La forme m’emmerde royalement.

 

 6 – « C’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide »

Ta base à toi, elle est solide ? Tu crois à ces nouvelles modes d’espace de « création littéraire » ? Ces endroits où on apprend à des gens à faire des livres ?

La seule opinion qui compte est celle du public, c’est lui qui choisit ce qu’il aime ou pas. On vous dira, il faut lire untel parce qu’il a gagné tel prix littéraire, mais si les gens ont envie de lire 50 nuances de Grey, même si ce n’est pas abouti littéralement, parce que ça les fait kiffer, qui est-on pour le dénigrer ? Il en de même pour les auteurs. Quelqu’un qui vend 100 000 exemplaires, même si ce n’est pas du Victor Hugo, je ne peux pas me permettre de le critiquer. Même s’il s’agit de gens qui ont débuté sur des Wat pad avec des textes truffés de fautes d’orthographe. Il n’y a pas de règle. Il n’y a pas si longtemps, le polar était vu comme un sous-genre, et vois ce qu’il est devenu…

En ce qui concerne ma base, je pense que la plupart des auteurs crèvent de trouille à chaque nouveau roman. Même Virginie Despentes, après 25 ans d’écriture, parle de cette boule au ventre qui la torture à chaque fois. Donc si après plusieurs romans, on aime croire qu’on a des bases, on n’ose jamais prétendre qu’elles sont solides, parce que l’écriture est un don fragile.

En tant qu’auteur, il faut donc être honnête. Donner le meilleur de soi-même. Le reste nous échappe.

 

 

7 – « Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié́ devient une propriété́ publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité́ de prendre ses distances vis-à-vis d’une société́ sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »

Alors ? Ton avis ? T’en penses quoi ?

J’en dis qu’il est 8h du matin et que j’ai pas bu mon café alors je galère un peu avec ta question. Lol.

Des Bukowski, il n’y en a plus beaucoup, des gens qui se sabotent pour leur plume. Beaucoup d’entre nous, auteurs, ont une activité professionnelle, des enfants dont il faut s’occuper, c’est moins glamour, mais aussi c’est moins douloureux. Je crois qu’avec tous les obstacles de la vie, les drames qui sévissent aussi dans notre société, on n’a plus trop envie d’être malheureux.  Du coup, c’est vrai, qu’on a moins de drogués de la littérature, des gens qui s’ouvrent le ventre pour écrire avec leurs tripes, peut-être que les textes s’en ressentent… ou pas. Peut-être que de nos jours, des Bukowski ne trouveraient plus leur public. Les sociétés, les mentalités changent, les auteurs ne peuvent pas rester figés dans le passé, ils évoluent forcément avec.