Cadeau de Laurence Biberfeld – Gaïa

Gaïa

La conscience d’être distincte ne lui vint qu’avec la formation de sa peau. Jusque là elle n’avait été qu’une incandescence tourbillonnante parmi d’autres, emportée sur la glissière invisible d’une orbe qui donnait à son élan un dessin fixe. Sa chaleur avait l’intensité d’un hurlement, elle empêchait la formation d’un espace immobile. Seule une plage étale permet à la pensée d’assembler ses fils épars, de laisser s’exprimer l’aimantation naturelle des notions, leur permettre de se combiner pour offrir une construction du monde capable à la fois de l’exprimer et de le mimer sans pour autant le reproduire. Elle n’était que fusion bouillante, tout en elle se confondait dans le creuset dévorant où chaleur et lumière font de toute chose un carburant pour prolonger leur chaos.
Cette époque dura l’éternité d’une enfance. Et puis il y eut un dedans et un dehors, et elle devint ce qu’elle était : une boule de feu recouverte d’une fine peau de roches fumantes baignées par la touffeur obscure des nuages. Elle avait cessé de briller.
Gaïa s’éveillait lentement, elle se trouvait dans cet état indifférencié où la conscience dérive, sombre et remonte à la surface, roulée par les flots paresseux du sommeil. Son derme avait plusieurs couches : le soubassement pâteux, flottant sur le bouillonnement liquide du plasma, portait une coquille craquelée. On ne pouvait voir cette fragile frontière, elle était enfouie dans l’épaisseur convulsive de nuées pétries par les ouragans, illuminées par les éclairs.
Gaïa ne sentait encore qu’un agacement de surface qui lui faisait prendre conscience de son étendue. Elle restait absorbée par sa fournaise intime. En son centre rayonnait le noyau de son soleil intérieur, elle demeurait enroulée autour de sa propre chaleur, la digérant comme l’inspiration une colère d’enfant.
Elle se voyait aussi, de loin. N’ayant pas d’organes sensitifs, sa perception utilisait les capteurs sans organismes dont l’univers est saturé. Elle se voyait masquée, recouverte comme par une pâte en proie aux plus extrêmes fermentations, elle voyait dans ce levain grondant les rouleaux s’affronter, l’écume jaillir avec des grincements de poulie folle. La vapeur s’échappait de ses moindres craquelures en criant, de monstrueux nuages s’enchevêtraient dans un corps-à-corps saturé d’explosions, de sifflements, d’aveuglantes lueurs. Il fallait que quelque chose se passe, car elle sentait bien sur ses marges la tension s’accumuler, tandis que sa chaleur de surface doucement déclinait. Cette peau qui devait lui donner une apparence et une intimité pour l’heure était la proie d’une confusion primordiale.
Elle dormait et veillait, elle attendait la suite comme on attend un enfant.
Une rumeur fraîche, parcourant toute l’étendue de sa peau, la fit s’éveiller dans un lavis bavant tous les gris de l’univers. Les vagues de pluie se succédaient dans un tambourinement sans fin, elle sentait son épiderme ruisseler, se gonfler, prendre souplesse et épaisseur, l’heureuse plénitude de la satiété. Il pleuvait la nuit, il pleuvait le jour, il plut pendant des années, il plut pendant des siècles. Gaïa brûlait toujours au blanc incandescent de son cœur, mais sa peau baignait dans la douce fraîcheur et le murmure incessant de la pluie. L’eau cherchait l’eau, serpentait dans les plis des rochers, transportant les poussières et les mélangeant à d’autres poussières, s’accumulant dans de grands bassins pour y former des miroirs convexes où le ciel se reflétait parfois comme dans l’œil d’un poisson. La peau de Gaïa n’était plus que brillance et scintillements froids, tressaillements miroitant dans les anses des continents. Peu à peu le ciel se vidait.
Le soleil alors, pour la première fois, caressa sa nouvelle physionomie.
Elle était bleue et noire, ocre et rouge, de fer et de soufre, d’eau et de basalte. Elle était belle, au début de son histoire, encore à naître, déjà constituée. Les océans l’habillaient aux deux tiers. Une curiosité sans limites sourdait de son éclatante surface. Des nuages blancs, des nuages gris se déplaçaient sur elle, rendant visibles les tourbillons des vents, vents vagabonds, vents violents, erratiques ou déterminés, formant des anneaux comme les courants d’altitude, ou musardant au ras de l’eau, au ras des roches.
Elle se plaisait, parée du miracle de l’eau liquide comme aucune autre. L’eau ne cessait de s’évaporer, de pleuvoir, de ruisseler, cherchant toujours à se rejoindre. Elle absorbait les rayons du soleil et les annihilait. Cinq mètres sous sa surface, les rayonnements étaient neutralisés. Gaïa sentait grouiller sous cette peau fluide et filtrante des océans toutes les facettes de sa curiosité, toute la matière de ses rêves. Elle inventa de manger et de se reproduire. Elle le faisait à l’aveuglette, avec une frénésie jubilatoire. L’océan regorgeait de nourriture, il lui fallut des millénaires pour en épuiser toutes les substances nutritives. Alors elle inaugura de se dévorer.
Une insondable tristesse s’empara de la mer. Le désespoir en corrompit la transparence originelle, il n’y eut plus que boue acharnée à tuer pour ne pas mourir.
Gaïa se sentait sale, l’écume saumâtre et visqueuse de sa peau la démangeait comme un prurit. Elle se replia sur la chaleur de son noyau, replongea pour quelques millénaires dans l’inconscience. Elle rêvait… elle rêvait d’une alliance, elle découvrait sa solitude et en souffrait. Ses océans n’étaient plus qu’un gigantesque bouillon où achevaient de se putréfier les morts innombrables. Une odeur pestilentielle s’en échappait. Cependant même au sein de l’innommable elle continuait à naître et se nourrir, chaque élément de vie promis à l’anéantissement était une douleur de plus. Le soleil éclairait la surface de cette soupe trouble, caressait et réchauffait les roches. Il pleuvait parfois. Gaïa avait épuisé les ressources de ses océans, elle se mit à rêver d’une fécondité miraculeuse. Il aurait fallu si peu de choses… pouvoir transmuer la lumière et la chaleur en nourriture…

Il lui suffisait de rêver pour voir ses rêves se réaliser, elle avait ce pouvoir innocent. Au moment où elle songeait à la puissance nourricière de la lumière, il lui sembla que les rayons du soleil caressaient sa surface avec une patience amoureuse. Une petite cellule bleuit brusquement non loin de la surface des eaux, pétillement inédit d’un plaisir neuf. La couleur se propagea en ondes circulaires et concentriques, comme la risée de l’écume après la chute d’un corps, et Gaïa fut ramenée à sa surface devenue sensible.
Elle n’avait jamais pris garde au soleil autour duquel elle filait, captive et indifférente. Elle-même avait longtemps été une boule incandescente, minuscule reflet de l’étoile. A présent ils étaient devenus assez différents pour s’envisager. Elle fut étonnée à la fois de sa puissance et de sa stérilité. Elle n’était rien, mais le pouvoir d’inventer et d’accueillir la vie, elle le détenait seule. Il la pétrissait de ses mains de chaleur et de lumière pour en exprimer un plaisir qu’elle seule pouvait ressentir et qui était ce dont il ne jouirait jamais : une peau vivante, une frontière et une zone d’échange infime, mais où se concentrait toute la complexité, toute la fécondité de la vie.
L’algue bleue se multipliait à un rythme effréné, gagnant imperceptiblement sur l’infini des eaux. Bientôt Gaïa cessa de ressentir les démangeaisons qui l’accablaient. La dévoration n’avait pas cessé, mais on eût dit qu’au lieu d’enclencher une spirale destructrice irréversible, elle faisait à présent partie d’une respiration, participait d’un équilibre. L’écoulement du temps, comme lorsque la pluie tombait, se chargea de bienfaisance, nourrissant la maturation patiente d’une graine encore en dormance. La peau de la terre était gestante de toutes les facultés sensorielles qui exploseraient plus tard en bouquet magnifique. Pour le moment elle préparait le lit de son évolution, et ce lit était bleu.
Combien de millénaires s’écoulèrent encore ? Gaïa pensait en azur. Un jour, l’œil de la mer s’ouvrit l’espace d’un instant et découvrit son reflet dans les nues : le ciel tout entier était devenu bleu, il faisait jour. Sur les rochers autrefois nus se propageaient des fourrures vertes. Elle se sentit bien plus jeune qu’au jour incertain de sa naissance. Sa peau souple et vivante respirait par des milliards de pores vagabonds. Les végétaux, secouant leurs chevelures caduques, inventaient la glèbe. L’eau s’habillait de quelques molécules, les essayait comme différentes parures pour expérimenter des organismes de plus en plus complexes qui respiraient et se reproduisaient. Gaïa, piquée au jeu, ivre des sensations multiples que créaient tant de sens et de nerfs, rêva de ne plus s’imposer les limites de la permanence : elle conçut le sexe et la mort en un jour. La fragilité n’étant plus un obstacle, la vie put se permettre les plus folles complications. Il y eut des fougères et des libellules, des feuillus, des poissons et des salamandres. Il y eut des forêts et des prairies, des troupeaux innombrables. Ne pouvant plus se prolonger en se divisant, les derniers êtres vivants, scindés et mortels, cherchaient à se réunir par l’amour, à se transmettre par la mémoire, avant de retourner, par la mort, au grand creuset de tous les matériaux remis en jeu. La trame des destins entretissés habillait Gaïa, comme le vol des oiseaux, comme la trajectoire des poissons, d’une étoffe murmurante faite de plaisirs, de gémissements, de respirations, de complaintes, d’odeurs suaves ou violentes, de caresses et de coups, de saveurs indicibles.
Gaïa respirait dans sa pelisse blanche et bleue, verte et brune. La splendeur de sa peau n’avait pas d’équivalent dans l’univers. Il ne lui manquait que la parole. Pour son malheur, elle rêva une fois de trop…