Bluff – David Fauquemberg

Bluff – David Fauquemberg

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T’as déjà mangé des langoustes ?

Tu savais qu’elles migraient, une fois tous les vingt ans ?

Moi non plus.

J’ai croisé David Fauquemberg dans le magazine qui s’appelle XXI. Et sa plume m’avait déjà étonné par la limpidité des mots qu’il dépose sur le papier. Alors quand j’ai aperçu la couverture de « Bluff », j’ai tilté.

Tu sais que je n’aime pas trop te raconter les histoires que les auteurs nous font partager. Tu sais que les résumés parce qu’on a rien à dire, ça me gonfle quand je les vois sur le ouaibe. Alors pour ne pas changer une équipe qui gagne, cette fois encore, pas de résumé, pas de pitch, comme ils disent. Pas utile de t’expliquer de quoi le roman parle, tu verras.

Juste des mots, des émotions, des apnées et des odeurs, le vacarme de l’océan quand il est en colère, les chants des navigateurs qui ont traversé les grandes eaux en regardant les étoiles et les oiseaux, en écoutant les vagues et les cris du vent.

Le Frenchy, il est au bout de sa route, et tu sauras jamais pourquoi il est arrivé là. Sans doute parce que les étoiles, justement, l’ont amené juste ici, au bord de la terre, pour croiser les pêcheurs de langoustes.

Sans doute.

Les premiers mots du roman te jettent dans cette histoire, la tête la première, et tu vas tourner les pages pour apprendre, toi aussi, à suivre les étoiles pour ne pas perdre le chemin qui te ramènera chez toi, pour apprendre, toi aussi, les chants des héros de la Polynésie, les aventures presque magiques que les anciens racontent aux enfants pour qu’ils n’oublient jamais d’où ils viennent.

Tu vas oublier de respirer quand les vagues submergeront le bateau, tu vas regarder Tamatoa soulever des casiers de plus de cent kilos comme s’ils n’étaient que des cartons vides, et tu vas comprendre comment l’amitié se forge, à coups de bélier donnés par l’océan, entre les hommes qui naviguent et pour qui chacune des sorties de pêche est une aventure où la vie ne pèse pas plus lourd qu’un bois flotté sur l’écume.

La violence et la douceur, les histoires qui font les hommes, celles que Rongo Walker va te raconter, la peur face aux murs de dix mètres venus renverser le bateau, le goût du café sur ta langue, sorti d’un vieux thermos et le bruit des langoustes, dans le vivier, celui des carapaces qui s’entrechoquent…

Peut-être que c’est leur façon à elles de hurler quand elles sortent de l’eau. Peut-être.

Et puis tu vas entendre la poésie des mots de David Fauquemberg, même si comme moi, tu n’es pas allé beaucoup plus loin que François Villon et ses pendus, ces mots vont te percuter avec la violence des émotions qu’ils procurent.

Tu vas même imaginer de la poésie en entendant Tamatoa, le tahitien colossal, dire ses mots à lui que tu ne comprendras pas.

Bien sûr que tu vas penser à Hemingway. Parce qu’à chaque fois qu’un roman t’emmène sur l’océan, tu repenses à ce vieil homme et à son combat contre la mort. Bien sûr. Et à chaque fois tu es déçu, parce que comment écrire des mots après Hemingway, sur la violence des éléments… Déçu, presque à chaque fois.

David Fauquemberg, avec « Bluff », réussit à nous faire oublier « Le vieil homme et la mer ».

Patrick Dewdney, avec « Écume » avait lui aussi approché cette perfection dans les mots donnés à lire.

Deux romans différents, deux approches différentes de l’écriture, mais une même idée du cadeau fait au lecteur, celle que Bukowski admirait et sans quoi, disait-il, mieux valait ne pas écrire…

Tu vas croiser les esprits de ceux qui sont partis pour ne jamais revenir, engloutis par l’océan, ceux dont on célèbre la mémoire, régulièrement, là encore pour ne pas oublier. Tu vas écouter Rongo Walker parler à son père, mort depuis longtemps, comme s’il lui racontait sa journée, le soir, devant le poêle, parce que ceux que nous aimons ne nous quittent jamais tout à fait.

Parfois, on a tendance à oublier que si nous sommes là, si nous pouvons respirer, c’est parce que ceux qui nous ont précédés nous portent sur leurs épaules…

Un piège dans lequel David Fauquemberg aurait pu tomber, c’est celui d’idéaliser ce monde polynésien. De l’idéaliser au point que nous n’aurions vu que les vaguelettes, les fleurs et les oiseaux. Il ne l’a pas fait. Il te raconte la vie telle qu’elle est, terriblement difficile, souvent, mais tellement belle quand tu regardes d’où tu viens…

«Remplis-toi d’amour pour la terre, pour le ciel et la mer. Alors seulement tu pourras t’y aventurer. Si tu as du respect pour elle, la nature t’aimera »…

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.