Avril 1959 – Extraits

Avril 1959

[…] Dans ma jeunesse au Los Angeles City College (ah comme le temps passe vite !) j’ai écopé d’un D en anglais première année pour m’être pointé tous les matins à 7h30 avec une gueule de bois.

Le problème ne venait pas tant de ma gueule de bois mais plutôt du fait que le cours commençait à 7h00, généralement au son d’une trompette, qui, j’en suis sûr, aurait fini par m’achever. En anglais 2e année j’ai reçu un A ou un B car la prof était une femme qui me surprenait constamment en train de reluquer ses jambes. Tout ça pour dire, je n’ai pas prêté beaucoup d’attention à la grammaire, et quand j’écris c’est surtout par amour du mot, de la tonalité, comme un peintre jetant ses couleurs sur la toile, de mémoire et d’instinct, je m’appuie sur ce que j’ai lu et retombe généralement sur mes pattes, mais techniquement je n’ai aucune idée de ce qui vient de se passer, et d’ailleurs je m’en tape.

 

[…] Ce qui nous intéresse, c’est la couleur, la forme, le sens, la force… Les pigments qui font ressortir l’âme. Mais il me semble qu’il y a une différence entre le fait de ne pas être un expert en grammaire et le fait d’être inculte, et c’est du côté des incultes que je e range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide. Et c’est une certitude que l’école de Kenyon Review dispose d’un certain avantage sur nous en matière de grammaire, seulement ils ont poussé si loin l’académisme que leur créativité a maintenant le goût de flotte.

©Charles Bukowski « Sur l’écriture » – Au Diable Vauvert