Anima – Wajdi Mouawad

Anima – Wajdi Mouawad

Actes Sud


C’est Virginie, il y a quelques semaines, qui m’a conseillé ce roman. Alors comme elle a plutôt très bon goût, je suis allé le chercher. Et puis je l’ai posé dans ma bibliothèque.

Et puis je l’ai oublié…

Ça t’arrive jamais d’oublier un roman dont tu t’es dit qu’il fallait que tu l’ouvres, tout de suite, bientôt ?

Puis il y a quelques jours, il m’a fait un clin d’œil. Le genre de clin d’œil auquel tu ne résistes pas. Alors je l’ai ouvert.

Pas refermé.

Juste savouré.

Juste dégusté cette langue magnifique sortie des tripes de Wajdi Mouawad. Il a parlé de ce roman, et ce qu’il en a dit, ça explique sans doute en partie ce que tu vas lire.

« J’aime écrire des débuts de romans sans lendemain. Peut-être parce que les récits naissants portent encore en eux leur promesse de puissance. Commencer pour s’arrêter quelques lignes plus loin est une manière de cogner le silex. La flamme ne jaillit pas du premier coup […]
Anima est sorti du brouillard au fil des ans. Le temps fut nécessaire pour me permettre de voir et d’entendre ce qui s’y murmurait. Tant qu’il n’est pas conjugué, un verbe reste un infinitif. Seule sa fusion avec un sujet précis dans un temps donné le rend actif. Ainsi, ce roman me demandait de conjuguer un infinitif enfoui quelque part en moi. Il m’encourageait à marier entre elles les lignes de crête qui séparent et délimitent les mondes qui me portent : l’animal et l’humain, l’ici et l’ailleurs, les guerres d’aujourd’hui et celles d’hier, et la géographie nouvelle qui me renvoie sans cesse vers une autre géographie, terrible, effroyable. Certains êtres sont stratifiés de mondes lacérés, de terres déchirées, séparées en deux, plaques tectoniques de douleurs, exilées pour toujours l’une de l’autre, exilées de la parole, condamnées au silence et que rien ne saura jamais colmater sauf la dérive des continents qui les fera un jour se rejoindre à leurs antipodes. »

Tu vois ce que je veux dire ?

« Anima » est paru chez Actes Sud, en 2012. Depuis, il y a des romans qui ont eu des prix. Plein de prix. Des prix genre importants, genre Goncourt, tout ça, mais pas lui. C’est ballot, sans doute, mais c’est la vie.

Ce roman est sorti chez Actes Sud, en littérature blanche, et on en revient à la littérature. Noire, Blanche, Gris clair, Rose bonbon, des conneries. Quand un roman est écrit avec le cœur, c’est juste de la littérature, celle qui prend aux tripes. Et Sans doute qu’« Anima » prend aux tripes, et au cœur aussi, beaucoup.

C’est juste une histoire, que Wadji Mouawad te raconte. L’histoire de l’absence, peut-être de la rédemption impossible à croiser, l’histoire de la quête de cette identité que l’on a tous cherchée, à un moment ou à un autre, à travers les photos de nos grands-parents, d’un paysage remonté du fond de nos mémoires.

Qui, mieux que les animaux qui nous croisent régulièrement, du cafard en passant par le rat, le chat et le chien, peut parler de ces humains que nous sommes. De ces humains dont le comportement, parfois, les laissent exsangues au fond d’un camion qui les emportent à l’abattoir. Qui mieux que ces bêtes qui nous regardent nous entretuer peut tenter de nous expliquer qui nous sommes, et où sont nos racines…

Qui mieux que ceux qui ont tué à Sabra et Chatila peut nous expliquer comment, parfois, l’être humain perd son âme quand il devient le monstre qui se cache derrière son nom.

Et finalement, qui mieux que Wajdi Mouawad peut nous faire entendre ces voix qui nous ramènent à notre incapacité à comprendre d’où nous venons, et où nous allons…

L’homme est souvent plus violent, plus proche de ce que d’aucun appelle la bestialité que ceux qui croisent notre chemin et nous dispensent seulement de l’amour à travers les regards qu’ils ont pour nous. Wajdi Mouawad a réussi ce tour de force de nous faire entendre ces voix qui sans lui n’auraient jamais existé. Des voix qu’il a décidé de laisser s’exprimer d’une manière parfaitement intelligible pour nous, pas à la façon de certains qui décident de laisser parler les animaux comme s’ils étaient incapables de penser. Chacun des chapitres est écrit par un animal, chacun des paysages traversés nous est conté par une de ces bêtes que nous ne remarquons souvent pas, et le héros de ce roman, Wahhch Debch, nous emporte vers cette animalité que nous rejetons comme un fardeau trop lourd. Et pourtant, un simple rat…

« Comment être à la hauteur d’un tel don qui me faisait entrevoir ce que le geste de tendre une main vers son semblable a de sublime ? Il s’est relevé et je l’ai vu s’éloigner. Je ne me suis pas attardé. Je me suis faufilé entre le mur et le radiateur. Je me suis immobilisé. J’ai retrouvé mon souffle et mon attention. Les humains ne sont pas tous des pièges, ils ne sont pas tous des poisons, je veux dire par là qu’ils ne sont pas tous des humains, certains n’ont pas été atteints par la gangrène. »

Et pourtant un chien, celui qui va se prendre d’amour pour le héros de ce roman et que tu vas espérer croiser un jour, au détour d’une forêt, qu’il posera son regard dans le tien, et que tu pourras, auprès de lui, trouver le silence et la compassion que tes semblables ne t’offrent plus.

Bien sûr que c’est un roman difficile.

Bien sûr que certains passages vont te faire fermer les yeux et ouvrir ton cœur parce que tu ne pourras pas être autre que celui qui lit et qui sent ses tripes se nouer, parce que la violence dont l’homme est capable va t’obliger à respirer plus fort, pour ne pas mourir à ton tour.

Sans doute l’un des plus grands romans (tu as bien lu) que j’ai ouvert depuis longtemps.

N’oublie jamais que la parole est ce qui nous permet d’exister, d’ouvrir nos âmes et nos mains en les tendant vers l’autre.

 « Il existe, tout au fond des mers, des poissons monstrueux doués de parole. Une parole oubliée depuis longtemps qu’ils expriment dans une langue ancienne, celle de la douleur et celle du chagrin. Qui des humains oserait plonger pour les rejoindre et apprendre auprès d’eux à reparler et à déchiffrer ce langage ? Celui-là, s’il remontait à la surface, aurait à l’intérieur de sa bouche bleuie par le froid les fragments d’une langue disparue dont nous cherchons inlassablement et depuis toujours l’alphabet. Nous réapprendrions à parler, nous inventerions des mots nouveaux ».

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.